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    Dans l’ombre des films

    «Barebacking» et cartes postales

    Louis Hamelin
    15 juillet 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des oeuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Cinquième chapitre d’une série de douze : Brokeback Mountain de… Annie Proulx


    « The Wyoming Department of Tourism expects thousands of people to come looking for the real Brokeback Mountain — the same way people wanted to find Devil’s Tower after seeing Close encounter of the third kind… But people won’t find the real Brokeback Mountain there, because it doesn’t exist. » (ABC News, 5 mars 2006)

     

    Que la montagne vienne à toi ne t’empêche pas d’aller à la montagne, que celle-ci existe ou non, et un film qui rapporte 170 millions et une brassée d’Oscar et de Golden Globes constituera toujours une meilleure pub qu’une nouvelle littéraire d’une trentaine de pages, même parue dans le prestigieux New Yorker.

     

    Or, si la montagne est une création imaginaire, pourquoi l’avoir appelée ainsi ? Je suis du genre à penser qu’un écrivain ne baptise jamais rien au hasard, qu’il va tenter d’investir chaque syllabe de chaque nom trouvé d’un maximum de signification. Le colonel Kilgore (« kill gore ») imaginé par le scénariste d’Apocalypse Now en est un exemple assez éloquent, mais la liste de ces créations onomastiques de la fiction pourrait être allongée à l’infini.

    Photo: Odeon Films Les deux cow-boys de l’histoire de «Brokeback Mountain» ont du mal à joindre les deux bouts, ils sont les gagne-petit des grands espaces.
     

    Il paraît qu’on peut trouver, au Wyoming, un ranch Brokenback, un ruisseau nommé Brokenback Creek, une Brokenback Road, et même un Brokenback Peak ! La toponymie locale ignore en revanche le mot « Brokeback ». Et la question que je me pose et qui ne me semble pas sans intérêt, quand bien même je serais tout seul à la poser parmi les millions de personnes qui ont lu le livre ou vu le film, c’est : quel effet a voulu créer Annie Proulx en amputant ainsi les dos cassés des reliefs sauvages de l’Ouest d’un misérable ?

     

    Broke = fauché. Les deux cow-boys de l’histoire ont du mal à joindre les deux bouts, ils sont les gagne-petit des grands espaces. Un châtreur de veaux et un anonyme du rodéo embauchés comme bergers, l’espace d’un été, dans les somptueux alpages des Rocheuses. Brokeback Mountain, ou les aventures de deux fauchés dans la prairie alpine. On pourrait bien entendu s’arrêter là. Mais je suis à peu près convaincu que Proulx s’est arrangée pour compresser (inconsciemment ?) encore plus de sens caché dans ce beau mot à l’abord rocailleux, « Brokeback Mountain », qui résonne tel un emblème poétique planant à la fois sur le long métrage et le texte de fiction.

     

    Loin d’une rectitude néomorale

     

    Est-ce tout simplement parce que j’ai l’esprit mal tourné ? Quand je l’entends, un mot voisin, un quasi paronyme, surgit des profondeurs de mon cerveau : bareback… barebacking. Littéralement : chevauchée à cru. Forgé au sein de la communauté gaie américaine au milieu des années 1990, le terme désigne des relations sexuelles volontairement non protégées et revendiquées comme telles, en une manière de défi. La nouvelle de Proulx est parue en magazine en 1997. Ne serait-il pas réjouissant que l’auteure, dont le travail a inspiré ce parfait exercice de rectitude néomorale qu’est le film d’Ang Lee, ait encodé, à même le mot le plus important de sa fiction, une pratique aussi controversée ? De toute manière, la chose est indéniable : ses deux cow-boys de l’ère présidatique « chevauchent à cru ».

     

    Quant au film d’Ang Lee, il a été tourné dans les Rocheuses canadiennes, près de Calgary. Autre élément canadien à saveur touristique : Annie Proulx séjourne chaque année près de L’Anse aux Meadows, tout au nord de Terre-Neuve, où était située l’action de Noeuds et dénouements, son second roman, qui lui valut un National Book Award et le Pulitzer.

     

    Le New Yorker constituant une tribune de choix, la nouvelle de Proulx était loin d’être passée inaperçue à sa première parution. Lorsque le succès de Souvenirs de Brokeback Mountain aura propulsé ce drame passionnel atypique au rang d’événement international, le magazine fera d’ailleurs sa une avec un dessin qui, pastichant l’affiche du film, figurait, dans le rôle des amants vachers, les Texans W. Bush et Dick Cheney, regard fuyant sous les larges bords inclinés de leurs Stetson.

     

    La sortie du film, en 2005, relança la nouvelle, qui allait entre autres faire l’objet, en français, d’un tirage à part, commercialisé à l’enseigne des deux beaux gosses jouant aux mannequins du Wild West sur une jaquette aux allures de carte postale. J’ai parlé plus haut d’exercice de rectitude néomorale, mais je ne vais pas cracher dans la platée de bines : Souvenirs de Brokeback Mountain est un beau et assez bon film, bien-pensant, romantique et tout. Ça s’écoute bien, sans ajouter grand-chose, à part la splendeur idyllique mais rebattue des paysages, aux quelques dizaines de pages sobrement imagées et dénuées de tout pathos écrites par Proulx, dont l’idée de départ, ce contre-emploi de cow-boys « bi », soutient tout l’édifice.

     

    Fidèle en adaptation

     

    Si une adaptation peut être qualifiée de fidèle, c’est bien celle-là. Une des seules surprises que réserve le film réside d’ailleurs dans le scrupuleux respect, allant presque jusqu’au mimétisme, voué au texte original par la paire de scénaristes — dont le bon vieux Larry McMurtry, lui-même une légende du western littéraire et un ancien de la bande à Kesey dans l’Oregon, le gars tout désigné pour dépoussiérer ce folklore passablement encroûté. À de nombreux endroits, les répliques des acteurs sont repiquées pratiquement telles quelles des dialogues de la nouvelle.

     

    On peut lire sur Wikipédia que Proulx s’est montrée plutôt satisfaite de l’adaptation, et on la comprend. Elle est même allée plus loin, épousant la cause de la version filmique jusqu’à rebaptiser « Trash », dans les pages du Guardian, le rival intitulé Crash qui venait de lui ravir la palme du meilleur film. Ce qui n’empêchera pas la romancière de déclarer à la Paris Review, en 2014, qu’elle regrettait d’avoir écrit Brokeback Mountain.

     

    «… the problem has come since the film. So many people have completely misunderstood the story ». Proulx devait maintenant composer avec les amateurs d’un art plus populaire qui ne lui réclamaient rien de moins qu’un bon vieux happy end, quand ils ne réécrivaient pas simplement la fin de l’histoire à sa place. « It just drives me wild », qu’elle ajoutait, avant d’aller s’en payer une bonne tranche à la banque.

    « Brokeback Mountain ». Les pieds dans la boue
    Annie Proulx, traduit de l'anglais par Anne Damour, Rivages, Paris, 2001, pages 9 à 44












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