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    Erik Orsenna dans une nuée de moustiques

    8 juillet 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Une jeune femme s’est fait dessiner un moustique sur la joue dans le cadre d’une campagne de lutte contre la dengue à Phnom Penh au Cambodge.
    Photo: Tang Chhin Sothy Agence France-Presse Une jeune femme s’est fait dessiner un moustique sur la joue dans le cadre d’une campagne de lutte contre la dengue à Phnom Penh au Cambodge.

    N’essayez pas ça à la maison : lire Géopolitique du moustique (Fayard) d’Erik Orsenna un après-midi de juin au coeur de la forêt boréale, dans la réserve faunique Mastigouche, tient du masochisme, particulièrement cet été où le brûlot, la mouche noire et le maringouin semblent, quand on mesure ça au « grattomètre », avoir trouvé les conditions propices à leur prolifération. Déconcentré par les bourdonnements en nuée, forcé de lâcher sans cesse le livre pour repousser de la main ces fâcheux de petite taille, le lecteur abandonne rapidement l’exercice, même si le sujet est paradoxalement cohérent avec l’environnement direct. Sombre paradoxe.

     

    On pourrait en vouloir à l’académicien de ne pas faire mention du Québec dans son livre, de notre boréalité particulièrement riche en parasites volants. Il a préféré le Panama, la Guyane, le Cambodge ou encore le Sénégal pour dresser, avec la complicité de sa blonde, médecin-angiologue de son état, Isabelle de Saint-Aubin, un portrait exhaustif, inquiété et admiratif en même temps, du moustique, dont le génie en matière d’adaptation, s’il laisse des traces persistantes sur nos corps en été, a de quoi inspirer, selon lui.

     

    Le secret de la persistance et de la prolifération du moustique tient en effet en peu de chose : il mange de tout, il habite partout, il se reproduit frénétiquement, il se plaît en société et il cultive la diversité, écrit l’homme de lettres avec ce même ton taquin qu’il a exploité pour raconter par le passé le papier ou l’eau, ces précédents précis de mondialisation par les choses. Et ce guide de survie du moustique devrait être suivi à la lettre par l’espèce humaine. « Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. »

     

    Il y a de l’admiration dans l’air, mais aussi des craintes exprimées face à ces insectes, même si sur les « 3564 espèces de moustiques, il n’y en a que 300 qui piquent ! » précise-t-il. L’insignifiance de leur taille ne doit pas nous empêcher de les prendre très au sérieux : le moustique est une espèce tueuse responsable de 750 000 morts chaque année par l’entremise des maladies qu’il transporte et propage. La dengue, le Zika, le paludisme, le chikungunya en font partie, laissant du coup le romancier-reporter admiratif, cette fois, face à ces quelques scientifiques qu’il a rencontrés en chemin, ceux qui bossent en ce moment sur les façons de nous protéger du fléau ou d’en réduire l’impact sur nos vies. Car, rappelle-t-il, il faut craindre le moustique, bien plus que le serpent, le crocodile ou le requin qui entraînent bien moins d’humains dans la mort.

     

    À l’échelle des préjugés, les moustiques ébranlent donc les certitudes, constate d’ailleurs Erik Orsenna qui rappelle que ce vampire est « le double de l’homme, son parfait imitateur ». Il a suivi chacune des évolutions majeures de la planète, il s’est aussi mondialisé, en se foutant des frontières imaginées par les hommes, autant entre les pays, qu’entre la modernité et la nature. Et en prendre conscience, finalement, est une belle façon de rester humble, selon lui, mais aussi, sans cesse émerveillé, y compris face à toutes ces petites choses qui parfois nous irritent.

    Géopolitique du moustique
    ★★★ 1/2
    Erik Orsenna, Fayard, Paris, 2017, 280 pages












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