Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Rencontre

    James Rebanks, philosophe malgré lui

    Berger et écrivain, l’Anglais lance un vibrant plaidoyer pour la vie rurale et le développement durable

    17 juin 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur à Matterdale End, Lake District (Royaume-Uni) | Livres
    « J’ai un peu l’impression que nous avons oublié comment aimer les endroits où nous vivons », dit James Rebanks.
    Photo: Jill Lawless Archives Associated Press « J’ai un peu l’impression que nous avons oublié comment aimer les endroits où nous vivons », dit James Rebanks.

    C’est l’une des plus belles régions du pays, enchâssée en partie depuis 1951 dans le plus grand parc national anglais. Région montagneuse du nord-ouest du pays, le Lake District a été célébré par l’immense William Wordsworth, le premier des poètes romantiques anglais, qui y a pondu certains de ses vers les plus connus — dont le fameux « seul comme un nuage ». Beatrix Potter, célébrissime auteure de livres pour enfants, y a aussi longtemps vécu.

     

    Un lieu qui reçoit plus que sa part de touristes — 16 millions de visiteurs y viennent chaque année, pour une population de 43 000 habitants. Mais qui grouille aussi de… moutons.

     

    Fils de fermier, petit-fils de fermier, James Rebanks est chez lui ici. Depuis toujours, pourrait-on dire. Une vie de berger, le livre dans lequel il tente de résumer au plus près son expérience, est rempli de poésie et de vérités premières : « J’aime cet endroit ; pour moi c’est le commencement et la fin de chaque chose, et partout ailleurs, cela ne ressemble à nulle part. » Un point c’est tout.

     

    Vibrant plaidoyer pour la vie rurale et éloge des « gens ordinaires », il y raconte notamment comment, passionné par les animaux et par le travail à la ferme, il a quitté l’école à l’âge de quinze ans. Comment un conseiller en orientation, après un test informatique, lui avait aussi suggéré de devenir… gardien de zoo.

     

    Il raconte aussi comment quelques années plus tard, après le travail quotidien à la ferme, l’ennui l’a poussé à se remettre à lire, avant de terminer son secondaire à l’aide de cours du soir, avant d’être admis à la prestigieuse université d’Oxford. Après quelques années à travailler « en ville », il a repris le chemin de Matterdale et de la ferme familiale, tout en étant consultant en développement durable pour l’UNESCO.

     

    Il essaie aujourd’hui de concilier ses deux passions : l’élevage des moutons et l’écriture.

     

    Dans la maison qu’il a fait construire il y a quelques années, entre le thé et les gâteaux préparés par sa femme, Helen, partie chercher les enfants à l’école, l’homme de 42 ans se raconte un peu.

     

    Après avoir lu son intense description des quatre saisons dans la vie d’un berger, on se sent un peu coupable de venir frapper à sa porte en plein jour. Le travail semble incessant. « Des paysages comme le nôtre, écrit-il d’ailleurs, sont la somme et l’aboutissement d’un million de petites tâches invisibles. »

     

    Mais la saison de l’agnelage est pratiquement terminée, me rassure-t-il. Une accalmie qui ne va pas durer très longtemps. Ses quelques centaines de moutons de race Herdwick (la race de montagne la plus résistante de Grande-Bretagne, probablement apportée par les Vikings) sont en ce moment sur les fells, comme on appelle les montagnes locales.

     

    De Twitter au best-seller

     

    Après s’être fait connaître sur Twitter, Une vie de berger a été un succès à sa sortie en 2015 — « seulement devancé par Bill Bryson », précise James Rebanks, hilare, avec l’air de ne toujours pas y croire. Aujourd’hui, il reçoit chaque jour des lettres venues de partout à travers le monde. Et sur le manteau de la magnifique cheminée trônent d’ailleurs une quinzaine d’éditions internationales du livre.

     

    « C’est quand même drôle, s’étonne ce quadragénaire costaud. J’ai passé toute ma vie à être un échec et durant les deux dernières années, la situation s’est complètement renversée. Être écrivain et posséder ma propre ferme me semblaient deux choses absolument impossibles. »

     

    Mais le vrai succès, pour lui, c’est que son père ait pu lire le livre avant de mourir. Plusieurs fermiers de la région l’ont lu aussi, qui ont en grande partie apprécié le portrait digne et authentique qu’il brosse de leur travail.

     

    James Rebanks aime la stabilité, la continuité, les traditions, sans avoir non plus la naïveté de croire que tout était meilleur auparavant. Mais il déplore que les communautés industrielles modernes soient obsédées par l’idée « d’avancer », « de faire quelque chose de sa vie ». Rester dans sa région natale, être enraciné à la terre et exercer un métier physique n’aurait donc aucune valeur ?

     

    « Depuis vingt ans, on se fait dire qu’il n’y a pas de choix. On dirait que le seul choix que nous avons est celui de décider à quelle vitesse nous voulons courir. Pour ma part, je crois à la liberté de choisir. Choisir où nous voulons habiter, quoi faire de notre vie, ce que nous voulons manger. »

     

    Qu’est-ce qu’une vie réussie ? C’est aussi en quelque sorte la grande question qui traverse Une vie de berger. Et sans y répondre directement, James Rebanks y propose néanmoins quelques pistes. « Je n’ai jamais senti qu’il y avait autre chose de plus important ou significatif que d’être proche de ma famille, dans un endroit que j’aime, en train de faire quelque chose que j’estime utile. »

     

    L’amour du lieu

     

    Sa réflexion sur ces questions, on le sent, a été longuement mûrie, pensée « avec les mains ». Au fil de la conversation, James Rebanks évoque l’écrivain, fermier et activiste du Kentucky Wendell Berry, l’un de ses héros (décrit par le New York Times comme « le prophète de l’Amérique rurale ») ou la théoricienne de l’urbanisme Jane Jacobs (« l’une de mes idoles ») et le mode de vie scandinave, qui lui semble plus équilibré et égalitaire — le dialecte local ressemblerait d’ailleurs plus au norvégien qu’à l’anglais. La question du développement durable des communautés rurales est au coeur de ses préoccupations. « J’ai un peu l’impression que nous avons oublié comment aimer les endroits où nous vivons. »

     

    Depuis quelques années, se réjouit-il, les traditions reprennent du poil de la bête dans la région, les foires agricoles sont animées, il existe une relève. Les réseaux sociaux ne sont d’ailleurs pas étrangers à cette nouvelle vitalité : chacun est fier d’y montrer ses plus belles bêtes.

     

    « Je suis philosophe un peu malgré moi », dira-t-il plus tard au volant de sa Land Rover, en route pour aller compter un troupeau de béliers en compagnie de l’un de ses trois chiens — un redoutable border collie, aussi timide que puant. Ce sont les circonstances, sa passion pour ce mode de vie unique et son propre parcours de vie qui l’y poussent.

     

    Mais pour le moment, l’écrivain et berger espère trouver un peu de temps libre pour écrire un deuxième livre, dans lequel il compte aborder plus directement certains de ces enjeux qui touchent au mode de vie et au développement durable.

    « Il n’y a pas de début, il n’y a pas de fin. Le soleil se lève et se couche, chaque jour, les saisons vont et viennent. Les jours, les mois et les années se suivent, sous le soleil, la pluie, la grêle, le vent, la neige et le givre. Les feuilles tombent chaque automne et ressurgissent chaque printemps. La Terre tourne dans l’immensité de l’espace. L’herbe pousse et meurt sous la chaleur du soleil. Les fermes et les troupeaux survivent, plus importants que la vie d’une seule personne. Nous naissons, nous menons notre vie de labeur, puis nous mourons, emportés comme les feuilles de chêne qui traversent notre décor en hiver. Chacune de nous est une partie infime de quelque chose de durable, quelque chose de solide, de réel et d’authentique. Notre existence de fermiers a des racines qui plongent dans le sol de ce paysage depuis plus de cinq mille ans. » Extrait de «Une vie de berger»

    Une vie de berger
    James Rebanks, traduit de l’anglais par Jean Esch, Slatkine & Cie, Paris, 2017, 320 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.