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    Fiction québécoise

    La petite vie selon Julie Bouchard

    «Labeur» jette un regard singulier sur toutes ces petites tâches qui forment le quotidien

    17 juin 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    L’auteure Julie Bouchard
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’auteure Julie Bouchard

    Les auteurs ont souvent l’amabilité de décrire leur démarche littéraire entre les pages de leur fiction, tout en faisant mine d’accomplir une autre tâche narrative. Julie Bouchard correspond à cette catégorie. « Bref, il s’agit de regarder autrement l’ordinaire, le quotidien. C’est bien compris, les gars, les filles? Regardez autrement. Ne regardez pas comme tout le monde regarde. Ne regardez pas en ne voyant rien. Il faut regarder tout comme si vous n’aviez encore rien vu », écrit-elle au sujet de Césaire, en empruntant la voix de celui auprès de qui il a suivi un cours afin de devenir ce vigilant gardien de sécurité, à l’entrée d’un immeuble de cent huit étages.

     

    Tenter de regarder autrement cette interminable suite de tâches plus ou moins assommantes qui, une fois additionnées, forment ce qu’il convient d’appeler le quotidien, voilà tout le projet de Labeur, premier roman de celle qui signait en 2015 le recueil de nouvelles Nuageux dans l’ensemble. En épigraphe, une phrase de Raymond Carver, maître américain de la nouvelle, dépiautant le micro-événement et le rien du tout, devra être lue comme une déclaration d’intention : c’est la mécanique des semaines qui s’emboîtent les unes dans les autres tellement elles se ressemblent, que l’on aspire ici à démonter, en zoomant sur chaque tâche et sur chaque pensée. L’existence n’est rien de moins qu’un lancinant labeur (!) à accomplir avec un minimum de sourire afin de ne pas attirer sur soi les soupçons.

     

    Rien d’exactement tragique, pourtant. Tout n’est que modérément accablant chez ces filles désespérées d’être aimées et ces hommes désemparés face à leur toute récente solitude. Ils occupent leur journée à scanner des paquets de tampons et des légumes à la caisse d’un supermarché, à lire et relire Rousseau, à voler des oeuvres d’art, à conduire des autobus ou à se réfugier dans le mirage de leurs fantasmes sexuels. Six milliards de solitudes, ça fait beaucoup de seuls ensemble, pourrait entonner Julie Bouchard en choeur avec Daniel Bélanger.

     

    Fardeau commun

     

    Succession de brefs chapitres consacrés à un personnage principal passant le relais au suivant dans un traditionnel procédé porte tournante, Labeur laisse d’abord croire à un roman par nouvelles, avant de se révéler en roman choral. Julie Bouchard secoue bien parfois cette formule éculée en s’adressant directement au lecteur avec une suave effronterie dans des passages intitulés « Vous », ainsi qu’en suggérant qu’elle dévoile réellement sa vie intime dans d’autres passages intitulés « Moi », le sous-texte demeure le même que dans la majorité des oeuvres du genre, entrecroisant ainsi les destins. Malgré l’illusion de singularité de laquelle l’être humain aime se bercer, son drame appartient à l’universel précisément grâce à sa banalité. C’est dans la relative insignifiance de nos angoisses existentielles et amoureuses que loge ce que nous avons tous en commun, en Occident du moins.

     

    Le nombril demeure malgré tout la principale obsession du Montréalais et de la Montréalaise tels que décrits par Julie Bouchard. Même les atroces mauvaises nouvelles du téléjournal, « la terre qui tremble là-bas, des gens qui meurent ici, des accidents de voiture, un attentat », n’arrivent pas à réveiller ces avatars d’une implacable petite vie. Souhaitons-leur la lecture d’un livre comme celui de Julie Bouchard. Ils pourraient trouver dans la conscience que leur fardeau est commun une forme d’apaisement.

    Labeur
    ★★★
    Julie Bouchard, Pleine Lune, Montréal, 2017, 148 pages












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