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    Le maître d’humanité

    Louis Cornellier
    17 juin 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Antoine Baby, auteur de Pédagogie des poqués (PUQ, 2005), rêve que « l’école pour tous », rendue possible dans les années 1960 grâce au rapport Parent, devienne enfin « l’école de tous ». Il s’agit, selon lui, de donner « à tous sans distinction le goût et les moyens d’apprendre de sorte qu’il ne resterait d’élèves en difficulté que ceux qui souffrent de handicaps physiques ou psychologiques chroniques ». À 84 ans, le sociologue rebelle assume le caractère utopique de sa pensée et continue de s’engager pour « que la culture de l’esprit fasse une fois pour toutes partie des manières d’être de toute la population ».

     

    Professeur en sciences de l’éducation à l’Université Laval, Denis Simard voulait faire résonner la parole de ce penseur pour qui « la réflexion et la pratique éducatives ne doivent jamais être séparées de l’analyse culturelle, sociale et politique ». Dans Le goût d’apprendre. Une valeur à partager, il mène donc de substantiels entretiens avec un Baby qui pète le feu.

     

    Émigration et exil

     

    Pour le sociologue, bien penser l’école exige de l’appréhender dans son contexte social. La réussite éducative ne tient pas qu’à des variables psychopédagogiques ; elle est liée à des conditions sociales. Baby parle même de l’entrée à l’école comme d’une « émigration » et souligne que, « plus la société d’origine, en l’occurrence la famille, sera différente de la société d’accueil qu’est l’école, plus le passage de l’une à l’autre sera difficile et exigeant ».

    Pour les enfants de classes moyennes ou aisées, l’émigration s’apparente généralement à une douce aventure, mais, pour les enfants de milieux défavorisés, elle peut devenir un douloureux exil. Il importe donc de rendre « l’école plus familière à l’enfant avant qu’il n’entre à l’école », notamment par des mesures comme les centres de la petite enfance, la maternelle quatre ans à temps plein en certains milieux ou d’autres programmes ayant la même visée, comme le projet L’ÉcoRéussite, pour lequel Baby n’a que de bons mots.

     

    « L’école n’est pas neutre, affirme le sociologue. Elle est le lieu et l’enjeu des forces sociales en présence. » Pour la rendre émancipatrice pour tous, pour qu’elle forme « des citoyens autonomes et affranchis, capables d’assumer librement leur destin », il faut, clame Baby, chasser « les vendeurs du Temple ».

     

    Critique virulent du renouveau pédagogique des années 2000, le sociologue accuse cette réforme d’avoir fait entrer la logique néolibérale dans l’éducation avec son approche par compétences, qui transforme l’école en « manufacture de main-d’oeuvre », et sa promotion de la culture entrepreneuriale, au mépris d’une « culture de promotion du travail humain salarié ». L’école, insiste Baby, n’a pas pour mission de servir l’industrie, mais de donner une « formation générale humaniste inspirée des Lumières […], affranchie de tout déterminant utilitaire immédiat ».

     

    Culture et justice sociale

     

    Pour devenir vraiment celle de tous, l’école québécoise doit devenir une école commune. Baby plaide donc pour la fin des subventions aux écoles privées et pour l’intégration de ces dernières au système public. Le but n’est pas d’économiser, mais de mettre fin à une logique de concurrence délétère qui mène à une forme d’apartheid social. Tous les élèves, les forts comme les faibles, souligne le sociologue de gauche, se développent mieux dans des classes hétérogènes, et la justice sociale y gagne.

     

    Baby, qui se définit au passage comme un « socioanarchiste » inspiré par le marxisme et par Saint-Vincent de Paul, récuse l’approche technicienne qui sévit dans le système scolaire. L’éducation n’est pas tant une science qu’un art. Aussi, pour faire réussir les enfants, pour les faire accéder à la « culture de l’esprit », les enseignants n’ont pas à être des didacticiens experts, « mais bien plutôt des maîtres d’humanité (au singulier pour ce qui est des attitudes pédagogiques de base) et d’humanités (au pluriel pour ce qui est des contenus de culture générale à transmettre et à faire acquérir) ». Ils doivent être choisis parmi les meilleurs étudiants – ce qui n’est pas souvent le cas à l’heure actuelle —, recevoir une solide formation humaniste et une formation pratique inspirée par la tradition du compagnonnage.

     

    Homme de culture animé par un souci brûlant de justice sociale, Antoine Baby est l’exemple même d’un maître d’humanité qui donne non seulement le goût d’apprendre, mais celui de se battre pour que tous le partagent.

    Le goût d’apprendre. Une valeur à partager
    ★★★ 1/2
    Antoine Baby, entretiens avec Denis Simard, PUL, Québec, 2017, 172 pages












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