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    Les lignes de faille d’Elena Lappin

    17 juin 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    L’auteure Elena Lappin signe un cinquième ouvrage.
    Photo: Jerry Bauer L’auteure Elena Lappin signe un cinquième ouvrage.

    On a autant de vies qu’on parle de langues, dit un proverbe tchèque. Ainsi, la romancière britannique Elena Lappin aurait déjà cinq vies. Et son parcours a de quoi à lui seul donner le tournis aux mieux ancrés d’entre nous.

     

    Née en Russie, à Moscou, en 1954, peu après la mort de Staline, qui a accompagné de son ombre toute son enfance, sa famille a déménagé à Prague une dizaine d’années plus tard. Deux ans après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces soviétiques en 1968, ses parents décident de tout recommencer à zéro une autre fois en allant s’installer à Hambourg, en Allemagne.

     

    Puis à l’âge de dix-huit ans, où lors de ses études en Israël, elle fait la rencontre de celui qui deviendra son mari — et le père de ses trois enfants. Après avoir vécu quelques années au Canada puis aux États-Unis, elle s’installe ensuite à Londres, où elle vit toujours. Faites le compte : russe, tchèque, l’allemand, l’hébreu, anglais — en plus du français, qu’elle a appris.

     

    « Cinq langues en quête d’un auteur », ironise un peu la romancière, qui voulait depuis toujours devenir écrivaine. Mais une écrivaine de langue anglaise, en publiant tour à tour La marche nuptiale, L’homme qui avait deux têtes et Le nez (L’Olivier, 2000 et 2002), autant de fictions qui mêlent plus ou moins toujours, comme ici, quête d’identité, migrations, culture et judéité.

     

    Mais sous les apparences d’un itinéraire complexe, la réalité l’est plus encore. Il y a quelques années, elle a ainsi reçu l’appel d’un homme qui lui a appris que son véritable père n’était pas celui qu’elle croit : son père biologique était un Juif américain de naissance élevé à Moscou — un « détail » sur lequel ses parents ont toujours gardé le secret.

     

    C’est l’événement intime qui est à l’origine de Dans quelle langue est-ce que je rêve ?, sorte d’autobiographie « linguistique » dans laquelle l’essayiste et romancière se prête à un peu à contrecoeur au jeu de l’autobiographie en tentant de renouer les fils d’une histoire familiale complexe et d’un parcours professionnel dans lequel le langage occupe depuis toujours une place centrale.

     

    « Personne, hormis mon frère, ne semblait se préoccuper de l’effet que cette petite bombe avait eu sur moi. Mes parents étaient au centre de l’affaire, et moi à la périphérie. Mais cette histoire, c’était celle de qui, au juste ? Et quelle était cette histoire, exactement ? »

     

    Le thème du livre dès lors est trouvé : « Il va s’agir du rôle des langues dans ma vie, de la manière dont j’ai découvert que l’anglais était en fait présent depuis le tout début. » Elena Lappin a ainsi entrepris de retracer sa vie en suivant les lignes de faille de chacune de ses langues.

     

    Le fait de vivre en Allemagne, raconte-t-elle, l’a ainsi rendue davantage consciente de ses racines juives, alors que leur judéité était devenue de plus en plus vitale pour assurer la cohésion du reste de leur identité familiale. « Je me sentais émotionnellement incompatible avec la langue allemande. » Alors qu’au contraire, son frère, Maxim Biller, est devenu un écrivain de langue allemande…

     

    Elle se prête ici plutôt à contrecoeur au jeu de l’autobiographie. « Ma curiosité pour la vie des autres est sans bornes ; mon besoin de révéler quoi que ce soit au sujet de la mienne est quasi inexistant. Mais lorsque j’ai découvert que l’histoire de ma vie était, en réalité, ancrée dans un tissu de relations invisibles, j’ai commencé à m’intéresser à la possibilité de mettre au jour les fils qui reliaient tous ces points. »

     

    Et comme tous les émigrés, il lui arrive souvent de rêver, raconte-t-elle, qu’elle « marche à travers les rues de mon enfance avant de me rendre compte que je suis complètement perdue ». En ce sens, Dans quelle langue est-ce que je rêve ? représente une sorte de tentative, à travers les mots, la mémoire et les langues par lesquelles elle s’est construite, de retrouver une sorte de nord affectif.

     

    « Souvent, les gens me demandent dans quelle langue je rêve. Pour autant que je sache, c’est un mélange de toutes ces langues, avec quelques ingrédients supplémentaires empruntés à des langues que je ne maîtrise pas très bien. Je me sens chez moi dans quatre langues. Et alors ? » Et pourquoi pas.

    Dans quelle langue est-ce que je rêve?
    ★★★ 1/2
    Elena Lappin, traduit de l’anglais par Matthieu Dumont, Éditions de l’Olivier, Paris, 2017, 382 pages












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