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    António Lobo Antunes et la vieillesse

    17 juin 2017 | Caroline Jarry - Collaboratrice | Livres
    L'auteur portugais António Lobo Antunes
    Photo: Jose Manuel Ribeiro Agence France-Presse L'auteur portugais António Lobo Antunes

    «Quelle foutue plaie la vieillesse », dit le médecin en fixant la vieille femme en train de perdre sa mémoire, son autonomie, sa vie. Mais quel beau roman que celui du prolifique auteur portugais António Lobo Antunes, qui raconte le déclin d’une ancienne actrice sans talent, sa vie passée et présente qui s’entremêlent, « pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre » : la mort. Oui, le roman est souvent triste — la saudade portugaise… — mais il a des phrases qui sonnent comme les vagues devant la ville de Faro, où a grandi l’aïeule.

    Dans un appartement de Lisbonne, légué par son deuxième mari, elle commence par oublier ses répliques sur scène, puis elle ne se rappelle plus ce qu’elle a mangé au déjeuner, et la maladie déboule. Une « dame d’un certain âge » s’occupe d’elle désormais, payée par le neveu de son mari, qui espère que sa tante va mourir rapidement pour récupérer l’appartement. La dame d’un certain âge, le neveu et le médecin se demandent « pour combien de temps elle en a encore », parlent devant elle comme si elle n’était déjà plus là. Mais des bribes de réalité se mêlent à ses souvenirs : « je suis une femme seule en train de perdre la mémoire et les pédales, la mer à Faro rien qu’un souvenir […] les bateaux, les lanternes la nuit, la voix de mon père dans l’obscurité ». Elle fait revivre la voix de son père qui lui dit : « C’est pas beau ça ma grande ? » Elle lui répond, par-delà les années : « si, c’était beau papa, c’était beau, je regrette juste qu’il reste si peu de temps avant la fin… »

     

    Style superbe et difficile

     

    Lobo Antunes est réputé pour son style littéraire qui consiste à faire entendre les voix intérieures de ses personnages, ce qui se traduit par un grand désordre syntaxique. Des pensées inopinées viennent interrompre les phrases, on saute d’une époque à une autre sans transition. Au début, le rythme est difficile à suivre, puis on se laisse gagner par la poésie qui affleure partout. Mais ce style qui fait avancer l’histoire par à-coups, vers l’avant, vers l’arrière, demande une attention soutenue et ne plaira pas forcément à tous.

     

    L’humour n’y manque pas. La vieille femme trouve une photo de son mari en maillot de bain sur la plage et s’étonne : « je me suis mariée avec lui vraiment ? » Elle confond ses deux maris, mais son enfance lui revient dans les moindres détails : ses parents de condition modeste, leurs ébats amoureux qui se manifestaient par les coups de crucifix sur la tête du lit, son père qui la faisait virevolter dans les airs — en l’appelant « ma jolie » —, le bonheur enfui à jamais. Lobo Antunes, qui est aussi psychiatre, sait combien l’enfance est le berceau des bonheurs et des blessures de l’âme.

     

    Le roman est assez noir, avec une galerie de personnages qui souffrent cruellement de manque d’amour, d’argent ou des deux. Ainsi, la dame d’un certain âge craint de se retrouver sans emploi après la mort de l’actrice : « avec qui je vais habiter, qu’est-ce que je vais manger », se demande-t-elle, « si au moins quelqu’un voulait bien me prendre dans ses bras, me faire sentir qu’il y a une place pour moi dans ce monde ».

     

    Malgré le propos sombre et souvent bouleversant, le prologue et les trois mouvements qui composent le roman comme une oeuvre musicale s’éclaircissent progressivement et la musique devient plus légère. Une oeuvre exigeante, mais belle, tant dans sa forme que son contenu, qui se termine sur un adieu lumineux.

    Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre
    ★★★ 1/2
    António Lobo Antunes, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2017, 460 pages












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