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    Le terreau fictionnel du Québec a une fertilité variable

    10 juin 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Assumer son côté régional, c’est aussi flirter avec le danger de ne demeurer pour l’éternité, aux yeux de la critique et du lectorat, que l’écrivain d’une seule région, voire de devoir porter la douloureuse étiquette du « terroir ».
    Photo: Olivier Zuida Le Devoir Assumer son côté régional, c’est aussi flirter avec le danger de ne demeurer pour l’éternité, aux yeux de la critique et du lectorat, que l’écrivain d’une seule région, voire de devoir porter la douloureuse étiquette du « terroir ».

    Plusieurs régions peinent à s’inscrire sur la carte de notre imaginaire littéraire


    Ce serait vous mentir que de tenter de vous faire croire que la joyeuse équipe derrière ce cahier Livres n’a pas dû solliciter tous les recoins de sa bibliothèque mentale au moment de préparer cette traversée des régions en 17 fictions. Des romans qui se passent au Saguenay ? Nous pourrions vous en nommer jusqu’à demain matin. Même chose pour l’Estrie, et forcément pour Montréal. Mais des fictions récentes plantant leur décor dans le Centre-du-Québec ou en Outaouais ? Les possibilités ne pullulaient pas.

     

    « Je pense que c’est plus facile d’investir par l’imaginaire une région qui s’est déjà beaucoup représentée historiquement, qui a déjà un folklore », suggère le professeur au Département d’études littéraires de l’UQAM Samuel Archibald, celui grâce à qui Arvida occupe désormais une place de choix sur la carte de notre littérature.

     

    « Il y a quelques années, en table ronde, William S. Messier faisait la distinction entre les régions faibles ou fortes au sens des représentations, poursuit-il. Il voulait distinguer ces territoires marqués, comme la Gaspésie ou le Bas-du-Fleuve, où tout le monde va en vacances par exemple, d’autres lieux qu’on investit moins. Il y a un imaginaire gaspésien partagé par tous les Québécois. » Mais un imaginaire centriquois ? Peut-être moins.

     

    Pour raconter en fiction le vaste Québec, encore faut-il l’avoir visité, fait valoir Mylène Bouchard. « Nos territoires intérieurs sont restreints par ce qu’on connaît », observe l’écrivaine (L’imparfaite amitié) et cofondatrice de La Peuplade, rare maison d’édition ayant érigé son quartier général à l’extérieur de la métropole. Au cours des dernières années, l’éditeur saguenéen s’est souvent enfoncé dans l’arrière-pays, dans le bois, sur la route, ou dans le nord grâce à des auteurs comme Christian Guay-Poliquin, Jean-François Caron, Alexandre Mc Cabe ou Juliana Léveillé-Trudel. « Si on n’explore pas dans la vraie vie nos régions, c’est sûr qu’elles vont être moins présentes dans notre littérature. »

     

    Le danger de la folklorisation

     

    Écrire la région n’équivaut évidemment pas à la célébrer béatement. « Il y a toujours un côté positif dans l’idée de faire exister un lieu en littérature. C’est un geste d’amour, même si c’est parfois de l’amour pas mal rough », blague Samuel Archibald, Saguenéen d’origine, mais Montréalais d’adoption, dans l’oeil de qui les citoyens d’Arvida ne sont pas toujours les individus les plus dignes de confiance au pays. « Tu ne veux pas produire une littérature de carte postale, ce que tu es constamment à risque de faire, ou d’être perçu comme en train de faire. »

     

    L’écrivain qui habite la région aurait-il intérêt, lui, à surjouer la carte locale, afin d’être entendu par les médias montréalais, toujours prompts à s’émouvoir de la truculence du cul-terreux ? Catherine Voyer-Léger évoque l’exemple de la littérature franco-canadienne, qui génère toujours plus d’écho au Québec lorsqu’elle place les enjeux linguistiques de communautés assiégées par l’anglais au centre de son discours, que lorsqu’elle raconte n’importe quelle autre histoire n’ayant rien à voir avec la spécificité des régions où vivent leurs auteurs.

     

    « On a tendance à folkloriser les régions pour les rendre attrayantes », résume la présidente du Salon du livre de l’Outaouais et coordinatrice générale de l’Alliance culturelle de l’Ontario. « Je peux imaginer que quelqu’un qui crée à partir du Saguenay a plus de facilité à se faire entendre s’il assume fort son côté régional que s’il se fond dans la masse. »

     

    Mais assumer ainsi son côté régional, c’est aussi flirter avec le danger de ne demeurer pour l’éternité, aux yeux de la critique et du lectorat, que l’écrivain d’une seule région, voire de devoir porter la douloureuse étiquette du « terroir ». « On sait que la parole des femmes est souvent particularisée, illustre l’essayiste. On va dire : “Ceci, ce n’est pas une histoire par ailleurs écrite par une femme, c’est une histoire de femmes.” Des gens qui ont passé leur vie à Montréal, au coeur de l’institution littéraire, peuvent-ils parfois avoir comme réflexe de penser que ça, c’est une histoire gaspésienne, et non pas une histoire tout court ? C’est possible, du moins, que pour certaines personnes, Montréal soit synonyme d’universel. On le voit clairement en télé. »

     

    Des bébelles flambant neuves

     

    La présence d’établissements d’enseignement et d’une vie culturelle riche dans une région n’est sans doute pas sans influence sur la présence d’une masse critique d’auteurs habités par le désir de mettre en scène cette même région. Mylène Bouchard observe en ce sens que plus de manuscrits prenant à bras-le-corps un Québec non Montréalais atterrissent dans la boîte aux lettres de La Peuplade depuis que la maison a signalé par ces choix éditoriaux qu’elle affectionnait ce genre de regards.

     

    L’authentique écrivain, qu’il parachute ses personnages dans le Mile-End ou à Saint-Roch-de-Mékinac, n’habite jamais que le territoire de l’imaginaire, rappelle cependant Samuel Archibald. « L’histoire d’Arvida, personne ne jouait avec ça. Ce sont des bébelles flambant neuves. Ça devient donc une palette de couleurs qui appartient juste à moi, ce qui est assez grisant pour un écrivain. »













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