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    David Mitchell se met à l’heure des contes

    10 juin 2017 |Fabien Deglise | Livres
    L’auteur signe un récit audacieux, particulièrement dans les ruptures de ton entre les chapitres.
    Photo: Murdo Macleod L’auteur signe un récit audacieux, particulièrement dans les ruptures de ton entre les chapitres.

    Il y a comme l’esprit d’une série télévisée ambitieuse dans l’air, le genre qui attise les attentes en laissant le mystère s’épaissir d’un épisode à l’autre, en multipliant les points de vue et les voix au coeur de son intrigue, pour mieux avancer vers un dénouement dont la cohérence finit surtout par être plutôt accessoire.

     

    Il faut arriver à la fin de L’âme des horloges, nouvelle brique du maître de la narration complexe et assumée David Mitchell, pour prendre la pleine mesure de ce mimétisme qui minutieusement infuse les six chapitres, au style totalement habité, de ce récit fantastique placé entre cosmologie et aventure humaine. L’aventure d’une jeune fille de la classe moyenne britannique, Holly Sykes, au destin marqué par des voix qu’elle entend dans sa tête, aventure qui va se dévoiler sur près de 800 pages, entre 1984 et 2043, entre son adolescence dans le Kent et sa retraite sur la côte ouest de l’Irlande.

     

    Tout commence dans la petite ville de Gravesend et par une fugue. Elle veut faire sa vie avec son petit copain, de 10 ans son aîné. Le projet tourne au vinaigre. La faute à une sombre histoire de tromperie. En cavale, Holly rencontre au bord de la Tamise Esther Little, une bonne âme qui a l’air de la connaître, qui la réconforte, mais surtout qui lui demande cette chose étrange : l’asile, au cas où ses projets tomberaient à l’eau. Bizarre.

     

    Destin atypique ? Oui, que vont raconter au « je » plusieurs personnes y ayant participé. Hugo Lamb, étudiant en science politique et arnaqueur de bas étage. Il va rencontrer Holly dans une station de ski en Suisse. On est en 1991. Il y aura ensuite Ed Brubeck, ancien ami d’école devenu correspondant de guerre obsédé par l’horreur qu’il a croisée en Irak.

     

    Puis viendra un romancier égocentrique sur le déclin, Crispin Hershey, c’est son nom, qui va faire la connaissance de Holly dans un salon du livre, en 2015, où elle vient présenter son autobiographie spirituelle Les gens-de-la-radio, une référence aux voix dans sa tête, mais surtout un succès d’édition, et finalement le Dr Marinus — que le fidèle de l’oeuvre de Mitchell a croisé dans Les mille automnes de Jacob de Zoet (Alto) —, qui va révéler à Holly son appartenance à un groupe d’immortels divisé en factions opposées, guidées par les forces du bien et les forces du mal : les horlogers contre les anachorètes, les solidaires et sensibles contre les individualistes, égoïstes et mesquins. En gros.

     

    En guise de conclusion, Holly réapparaît à 75 ans à Sheep’s Head, petite ville d’Irlande qui semble vivre en marge — ou presque — de l’apocalypse environnementale qui a frappé la planète. Les ténèbres et la destruction des ressources naturelles ont fait entrer l’humanité dans une période noire faite de tensions sociales et politiques et de rationnements. Holly vit avec sa petite-fille Loreilei, devenue orpheline, et Rafiq, un jeune homme esseulé qu’elle a pris sous son aile. Mais la quiétude n’est pas à l’horaire.

     

    De l’audace, particulièrement dans les ruptures de ton entre les chapitres et dans ce fourmillement de détails qui convergent pour construire un monde dans lequel les décisions individuelles s’inscrivent forcément dans un tout surnaturel et à l’équilibre fragile, L’âme des horloges n’en manque certainement pas. Il ne manque pas non plus d’humour — le regard caustique exposé dans le quatrième chapitre par Crispin Hershey sur le monde de la création littéraire et de la critique est assez savoureux. Mais l’ensemble, formé de la différence de ses six parties, même s’il évite de sombrer dans l’ésotérisme un peu trop facile, peine à imposer la densité d’une réflexion sur la condition humaine et sur la portée des gestes isolés dans la vie de tous, laissant surtout ses nombreux artifices et le poids de sa mécanique, complexe et brillante, en donner beaucoup trop, pour au final en dire trop peu.

    « Il m’a fallu quatre ans pour écrire Réduire Écho au silence ; à Cheeseman et sa barbe de poils pubiens, il a suffi de huit cents mots pour l’enterrer. Il a fait croître sa renommée en foulant la mienne au pied. C’est ce que j’appelle du vol. La justice réclame que les voleurs soient punis. Je me fourre cinq bonbons à la menthe dans la bouche, sors le téléphone portable à carte prépayée fourni par Miguel l’éditeur et, lentement, je compose le numéro de téléphone que j’ai recopié de l’affiche à l’aéroport de Heathrow. [...] Une femme répond immédiatement. [...] Notez bien ce que je vais vous dire. Il y a un type, Richard Cheeseman, qui retourne à Londres depuis la Colombie par le vol BA713, demain soir. BA713, vous notez ? [...] Il a de la cocaïne dans sa valise. Faites-la renifler par un chien. Vous verrez bien ce qui se passe. » Extrait de «L'âme des horloges»

    L’âme des horloges
    ★★★ 1/2
    David Mitchell, traduit de l’anglais par Manuel Berri, Alto, Montréal, 2017, 784 pages












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