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    Diane Ducret, romancière à la défense des femmes libres

    20 mai 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice à Paris | Livres
    L’assurance, la créativité, l’insoumission et la liberté des femmes de Montmartre ont fait d’elles des cibles pour les autorités.
    Photo: Archives Agence France-Presse L’assurance, la créativité, l’insoumission et la liberté des femmes de Montmartre ont fait d’elles des cibles pour les autorités.

    C’est un épisode peu connu de l’histoire de la France. Sur l’ordre du gouvernement, près de 5000 femmes sans enfant sont entassées au Vélodrome d’Hiver à Paris. Pour la plupart des réfugiées. Beaucoup ont fui la guerre et le régime nazi en Allemagne.

     

    Nous sommes en mai 1940. Deux ans avant la tristement célèbre rafle du Vel d’Hiv, où plus de 13 000 juifs seront rassemblés sur décision du régime de Vichy en vue d’être déportés dans les camps de la mort.

     
    Photo: Joel Saget Le Devoir Diane Ducret

    On appelle ces femmes les indésirables, on se méfie de ces étrangères. Bientôt, plusieurs d’entre elles, Juives et Aryennes entremêlées, se retrouveront dans un camp de détention français, au milieu des Pyrénées. Le camp de Gurs.

     

    C’est le point de départ du nouveau livre de l’historienne, philosophe et romancière française Diane Ducret. Ce n’est pas sans raison qu’elle déterre cette histoire aujourd’hui. Elle y voit un lien inquiétant avec l’actualité : « On n’a qu’à penser à l’afflux de réfugiés en France, mais aussi chez vous, au Canada, depuis quelque temps. Quel sort les attend ? »

     

    La jeune femme de 34 ans rencontrée à Paris est perplexe. « En cette période où l’Europe est soumise aux extrêmes du nationalisme et de la droitisation, on a évité cette contagion lors de l’élection présidentielle en France, mais il y a quand même 11 millions de personnes qui ont voté pour Marine Le Pen », fait-elle remarquer.

     

    Un roman, Les indésirables, mais documenté. L’auteure a fouillé les journaux, lu des témoignages de survivantes, exploré les ruines du camp de Gurs, près du Pays basque de son enfance. Quant aux archives du camp : « Il n’y en a pas. Elles ont été détruites par un acte héroïque, afin qu’on ne retrouve pas ces femmes. Parce que certaines vont s’enfuir, d’autres non, hélas. »

     

    Libres et menaçantes

     

    Au fait, pourquoi la rafle de mai 1940, dont faisaient partie notamment la philosophe Hannah Arendt de même que la maîtresse du poète Rilke, celle du peintre Soutine et plusieurs artistes de Montparnasse, concernait-elle seulement des femmes sans enfant ? Diane Ducret, qui a signé deux ouvrages sur les femmes de dictateurs et un essai, La chair interdite, sur la perception du sexe féminin à travers les âges, a sa petite idée là-dessus.

     

    « L’image que nous avons toujours eue de la femme, c’est que si elle est mère et a rempli ses fonctions envers la société et la nature, elle est hors de tout soupçon. Tandis que la femme célibataire, sans enfant, ou la femme qui pense, qui est une artiste, peut être une rebelle, prendre les armes, verser dans l’idéologie nazie ou communiste. Elle peut en tout cas être un électron libre, tandis que la mère, elle, a charge de famille, charge d’âmes, donc on n’imagine pas qu’elle soit une ennemie. »

     

    Encore là, Diane Ducret voit des résonances avec aujourd’hui. « Ça montre comment, en tant que femme, on peut devenir très vite, lors d’un durcissement du régime politique, une indésirable. On le voit dans certains pays arabes à gouvernance islamique et chez certains de nos voisins européens, où la liberté des femmes est menacée : les femmes libres deviennent indésirables. »

    La femme célibataire [...] peut être une rebelle, prendre les armes, verser dans l'idéologie nazie ou communiste
    Diane Ducret expliquant pourquoi, selon elle, les autorités n'ont visé que des femmes sans enfant lors de la rafle de 1940

    Elle montre du doigt la Pologne, notamment, où elle s’est rendue plusieurs fois l’an dernier pour la promotion de La chair interdite. Le gouvernement polonais tentait alors, par un projet de loi, d’interdire totalement l’avortement. « Même en cas de viol, de malformation grave du foetus et de danger de mort imminent pour la femme, insiste-t-elle. C’est-à-dire dans tous les cas qui seraient quand même autorisés dans un cadre chrétien. »

     

    Elle raconte que de jeunes Polonaises se prenaient alors en photo avec La chair interdite et qu’elles brandissaient le livre comme un porte-étendard sur Instagram. Une façon d’afficher leur militantisme féministe, note l’auteure. Une forme de résistance, quoi.

     

    L’art, le rire et le désir

     

    « Vous voyez que la poésie peut guérir la peur », fait dire Diane Ducret à l’un de ses personnages dans Les indésirables. L’art comme rempart, c’est l’une des idées maîtresses du livre, parsemé de citations d’Hannah Arendt et de chansons humoristiques inventées par Diane Ducret sur le modèle de celles qui avaient cours à l’époque dans Montparnasse.

     

    Elle a découvert dans ses recherches que des femmes du camp de Gurs, à qui on avait fourni un piano, organisaient des soirées cabaret : chansons, danse… et théâtre, dont Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare. « Ça m’a semblé magnifique. J’ai trouvé ça très poétique. Et j’ai eu envie d’écrire un roman qui ferait penser au film La vie est belle, de Roberto Benigni. »

     

    Si elle décrit de l’intérieur les conditions de vie et d’hygiène misérables de ces femmes, elle nous imprègne aussi de leur joie, de leurs rires. Elle nous les montre désireuses de garder leur dignité malgré l’indignité de leur situation. Et soucieuses de rester femmes, désirables, alors qu’autour d’elles est installé un camp de réfugiés masculins composé principalement d’Espagnols républicains. Plusieurs femmes vont tomber amoureuses, l’une d’elles va donner naissance à un enfant.

     

    Aux yeux de l’écrivaine, Les indésirables est davantage un roman sur la lumière et la force des femmes que sur le camp de Gurs comme tel. « Ça raconte surtout comment ces femmes que l’on a raflées, qui sont ennemies et vont devenir amies, décident de se rebeller en montant un cabaret, en voulant rester belles, en tombant amoureuses, en portant la vie… »

     

    Pour Diane Ducret, ces femmes que l’on dit indésirables et ventres vides représentent rien de moins que « le choeur de survie de l’humanité ».


    Du papier à l’écran Les indésirables fait l’objet de négociations actuellement avec un producteur français en vue d’en faire un film. Entre-temps, le deuxième roman de Diane Ducret, L’homme idéal existe. Il est québécois, paru en 2015, fait l’objet d’une adaptation cinématographique qui devrait voir le jour à la fin de 2019, avec le cinéaste québécois Ken Scott à la réalisation. Inspirée d’une expérience vécue par l’auteure, cette « anti-comédie romantique », comme elle la qualifie elle-même, raconte une histoire d’amour entre une Française et un Québécois. « On va voir que ça ne se passe pas très bien. La Française, qui arrive avec tous ses clichés sur le Québec, va se rendre compte finalement que c’est peut-être elle, le cliché, avec ses attentes, ses idéaux et ses prétentions », résume Diane Ducret.
    Les indésirables
    Diane Ducret, Flammarion, Paris, 2017, 320 pages












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