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    Littérature

    Le sexisme révélé, un gazouillis à la fois

    Des dizaines d’écrivaines créent un bêtisier sur les préjugés tenaces en littérature

    16 mai 2017 |Catherine Lalonde | Livres
    La Britannique Joanne Harris, auteure, notamment, du roman à succès «Chocolat», a lancé une conversation sur Twitter sans savoir qu’elle s’épanouirait en tant de branchillons.
    Photo: Kyte Photography La Britannique Joanne Harris, auteure, notamment, du roman à succès «Chocolat», a lancé une conversation sur Twitter sans savoir qu’elle s’épanouirait en tant de branchillons.

    Il y a encore de belles gifles qui se perdent. C’est ce qu’on se dit en lisant la série de perles mi-vaches, mi-drôles, certainement mi-amères, rapportées depuis avril par une pléiade d’auteures de tous azimuts.

     

    Des perles faites de préjugés et stupidités qu’on a pu leur dire, toutes liées par le collier Twitter #ThingsOnlyWomenWritersHear (Ces choses que seules les auteures entendent), qui ne cesse de s’allonger. De « Vos livres sont tellement bons ! Je croyais qu’ils étaient écrits par un homme ! » à « Je pensais que vous alliez vous mettre à écrire des livres pour enfants maintenant que vous êtes une mère. »

     

    « Si vous utilisez seulement vos initiales, personne ne saura que vous êtes femme, et vous vendrez plus de livres. »

     

    « Mais comment est-ce que votre mari arrive à gérer tout votre humour ? »

     

    S. E. Hinton, Molly Harper, Jami Attenberg et l’historienne Joanne Freeman ne sont que quelques-unes des auteures venues rire et se délester, en 140 caractères, du sexisme ordinaire qu’elles subissent. C’est la Britannique Joanne Harris qui a planté le germe de cette conversation numérique, sans savoir qu’elle s’épanouirait en tant de branchillons. L’auteure de L’évangile de Loki (Panini, 2015) y racontait entre autres comment un auteur célèbre, à la première du film Chocolat, tiré, faut-il le préciser, du roman à succès de Harris elle-même, l’a bousculée sans aucune considération… afin de se précipiter pour féliciter son éditeur.

     

    « Il n’y a rien de nouveau au sexisme dans les maisons d’édition ou en littérature, c’est bien commun, n’est-ce pas ? expliquait au Devoir dans un français exquis celle qui gagne, et très bien merci, sa vie par les lettres, c’est quand même assez bien répandu. Mais j’ai trouvé intéressant de voir combien de femmes se sentaient seules dans cette situation et ont réalisé qu’elles ne l’étaient pas. Ça démontre que toutes les femmes ont plus ou moins les mêmes expériences — qu’elles soient connues ou pas, qu’elles aient du succès ou pas. »

     

    Un « biais de perception »

     

    Pour la professeure en études littéraires de l’Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair, une initiative comme celle de Mme Harris est à saluer, « parce qu’elle révèle ce que les femmes entendent souvent, et dont les hommes n’ont peut-être pas conscience. À la base des inégalités, qui sont de plus en plus dénoncées en politique et dans le monde culturel, se trouve un biais de perception : et c’est ce qui est dévoilé ici. Sinon, ce biais reste intangible ».

     

    Par ces prises de parole, poursuit la spécialiste, les femmes « révèlent leur condition. On a beaucoup théorisé, depuis 1949 et Le deuxième sexe(Gallimard) de Simone de Beauvoir, depuis Kate Millett et Betty Friedan. Mais c’est comme si ça restait des théories et que plusieurs ne réalisaient pas à quel point elles s’actualisaient dans nos corps, nos vies, nos quotidiens de femmes. Depuis quelques années, les femmes montrent, révèlent, dénoncent, exposent. Et c’est bon que ça se fasse »,analyse celle qui enseigne aussi les théories féministes.

     

    Mme Boisclair voit une lignée entre le travail de Nelly Arcan, « qui faisait entendre ce qu’elle entendait et comment elle se faisait traiter, en tant que pute, en tant que blonde de… », la série #agressionnondénoncée et #ThingsOnlyWomenWritersHear.

     

    Répéter, encore

     

    « Il faut continuer à dire “ce n’est pas acceptable”, et le répéter jusqu’à ce que quelqu’un écoute, estime Mme Harris, qui termine présentement la rédaction de sa suite fantasy sur les dieux nordiques.

     

    « Un certain cachet reste attaché aux écrivains hommes que les écrivains femmes, j’ai l’impression, n’atteignent pas tout à fait. Cette idée que les femmes écrivent pour les femmes pendant que les hommes écrivent pour la postérité est quand même fort bien ancrée. »

     

    Une idée qui s’inscrit très tôt, croit l’auteure. « Regardez la séparation des livres pour les enfants : on voit déjà des attitudes insufflées en très, très jeune âge, différentes pour les garçons et les filles, et qui continuent à être nourries dans le monde adulte. Comme cette idée que les filles n’aiment que les histoires de princesses, alors que les garçons cherchent les aventures. Ça se perpétue. Cette mentalité que les histoires de filles, de femmes, ne sont pas très importantes s’enracine en nous dès le début. »

     

    Et cette mentalité se poursuit, se colporte et se voit reconvoquée ensuite, ajoute Mme Harris. « Les prix littéraires restent dominés par les hommes ; ils ont aussi beaucoup plus de couverture médiatique ; et on parle d’eux avec un langage différent. On a étudié tout ça, on sait déjà tout ça, mais il faut continuer, encore, à le répéter, et voir encore comment, pour un homme écrivain, on va parler de ses idées, de son oeuvre, et pour une femme, comment encore on a tendance à parler de sa robe. »

     

    La stratégie des petits pas

     

    Comment faire bouger les choses ? Chacun à sa manière, estime Isabelle Boisclair. « Je pense que les profs masculins doivent impérativement revoir leur cursus pour y inclure des oeuvres de femmes ; les médias doivent viser une équité dans leur représentation des auteurs et des auteures ; chaque libraire gagnerait à remettre en question ses réflexes… Je ne lancerai jamais de pierre lorsqu’on oublie de citer des femmes. Ce n’est pas l’anecdote que je cherche. C’est bien plus grand que ça : une reconnaissance, un engagement — qui peut, oui, se faire par de petits gestes. Je pense que les petites actions, faites par le plus grand nombre, peuvent réparer des iniquités. »

     

    Il n’y a aucun intérêt à devenir des polices, des comptables qui recensent en tout le temps le nombre de femmes contre le nombre d’hommes, poursuit-elle. « Mais obtenir au moins une zone de parité ferait qu’on n’aurait plus à sortir nos fucking calculatrices pour démontrer à quel point la situation actuelle est inéquitable. Là, on compte parce que la disparité est trop visible ; elle nous saute dans la face. »

     

    Joanne Harris, de son côté, estime que la discussion actuelle, avec ses contre-arguments et même ses trolls masculinistes, a sa valeur. « Ça, c’est important : garder cette conversation ouverte, en espérant qu’elle s’étale, dans des blogues, dans des articles et, espérons, dans le monde. Je pense qu’il y a pas mal d’hommes, même fort honnêtes et pleins de bonne volonté, qui ne réalisent pas à quel point ces choses-là arrivent aux femmes. »













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