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    Rencontre

    Marc Levy, un Victor Hugo en devenir?

    Parler critique, mépris des élites et défense de la démocratie avec l’écrivain populaire

    12 mai 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Marc Levy
    Photo: Nastassia Brame/Robert Laffont Marc Levy

    Claude Lelouch ne serait pas un grand cinéaste et quatre hommes sont en train de l’affirmer, attablés dans un restaurant en France.

     

    C’est l’écrivain Marc Levy, rencontré par Le Devoir à Montréal cette semaine, où il est passé en coup de vent pour parler de son nouveau roman, La dernière des Stanfield (Robert Laffont/Versilio), qui relate la scène pour en avoir été témoin, il y a quelques années.

     

    « J’écoutais discrètement, dit-il. Pour un des quatre, Lelouch n’avait fait au mieux qu’un grand film : Un homme et une femme [1966]. Un deuxième s’est opposé, en disant que le seul grand film de Lelouch, c’était Les uns et les autres [1981], et les deux autres ont brouillé les cartes en affirmant que son seul chef-d’oeuvre, c’était La bonne année [1973] pour l’un et Itinéraire d’un enfant gâté [1988] pour l’autre. Ça m’a amusé. On était parti d’un postulat voulant qu’il n’était pas un grand cinéaste et au bout du compte, on venait de lui attribuer quatre grands films. »

     

    Claude Lelouch, réalisateur singulier et un tantinet simpliste que les élites et la critique aiment mépriser, défendu par Marc Levy, romancier des masses sur lequel les intellectuels aiment surtout lever le nez : la scène ne manque pas d’ironie et force du coup la question : Marc Levy est-il le Claude Lelouch de la littérature ? Est-il ce créateur libre, qui se moque des étiquettes, qui n’a pas l’esprit grégaire — professionnellement, s’entend ? Est-il cet artisan dont le travail est salué par le public mais descendu en flèche, avec un rictus, par la critique dite sérieuse ?

     

    Le principal intéressé sourit, puis s’avance avec prudence : « Ce serait un titre honorifique pour moi qui n’ai jamais eu l’honneur d’un Oscar, contrairement à Lelouch », dit-il. Ça s’est passé en 1967 : Oscar du meilleur scénario original pour Un homme et une femme. « Mais si vous mettez ça en bandeau sous le titre de votre article, “Marc Levy, le Lelouch de la littérature”, ça va encore me faire une étiquette de plus à porter. Or, comme lui, on n’a jamais réussi à me faire rentrer dans une boîte. Si notre milieu nous stigmatise, c’est peut-être parce que nous sommes tout simplement nous-mêmes, que nous ne cherchons pas à être autre chose. Et parce nous trouvons que le monde autour de nous se prend un peu trop au sérieux. »

     

    Honnête et franc, Marc Levy est aussi un bon calculateur, même s’il se défend d’appliquer à la littérature, par ses romans qu’il sort à la chaîne, ce que d’autres font à l’art pictural avec la peinture à numéro. « Ceux qui disent ça de mes romans ne les ont certainement pas lus, lance-t-il, l’oeil pétillant et la voix calme d’un homme qui vient de s’user à faire New York-Montréal en avion en neuf heures, la faute à un vol manqué, à un changement d’aéroport et à une attente interminable aux douanes de l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Mon premier roman [Et si c’était vrai] était une comédie romantique. J’ai écrit par la suite un drame en milieu humanitaire, deux romans d’aventures, deux romans policiers, un thriller politique, un livre historique et aujourd’hui une saga. En dix-sept livres, j’ai changé neuf fois de genre. Allez me chercher un auteur qui change aussi souvent de genre et qui en plus calcule ce qu’il écrit. »

     

    En effet, placé sous la complaisance du regard, La dernière des Stanfield, nouvelle pièce apportée à l’édifice Marc Levy, peut effectivement être qualifiée de saga familiale qui laisse son intrigue se promener entre aujourd’hui et les années 1980, entre Londres et les Cantons-de-l’Est au Québec en passant par Baltimore et New York, pour décupler le plaisir d’une lecture coupable. Une saga qui parle d’art et d’histoire et commence par une lettre anonyme reçue par une journaliste du National Geographic vivant à Londres. Elle s’appelle Eleanor-Rigby. Cette lettre en évoquant un secret va la rapprocher d’un certain George-Harrison, ébéniste du Québec. Si à ce moment précis vous fredonnez des chansons des Beatles, sachez que c’est sans doute ce que Marc Levy a voulu en baptisant ainsi ses personnages.

     

    Une critique plus fine pourrait souligner le caractère prévisible de l’intrigue, la caricature des lieux, des professions, des décors et des personnages qui se perdent dans leur propre réduction et dans trop de bons sentiments. Elle pourrait également souligner cette écriture qui ne laisse aucune place à l’imagination et qui fait surtout résonner chaque phrase dans la tête du lecteur ou de la lectrice, comme un exercice de lecture mécanique, à voix haute. Elle pourrait aussi être plus caustique, et Marc Levy ne s’en offusquera pas.

     

    « Je n’en veux jamais aux critiques, dit-il. À partir de mon cinquième roman, certaines m’ont même été profitables en soulignant à gros traits le fait que j’exagérais un peu dans les descriptions. Depuis, j’y pense un peu plus quand j’écris. » Il ajoute : « Le caractère populaire de l’art, qu’il soit question de littérature, de musique, de cinéma, a toujours dérangé les élites intellectuelles. Mais ces élites ne peuvent soutenir que ce qui plaît beaucoup est forcément mauvais sans tomber dans les contradictions. Tout cela m’amuse. Si vous saviez ce que les milieux intellos disaient de Victor Hugo à son époque... C’était épouvantable. »

     

    « Mais le temps a une douceur exquise », fait-il remarquer en notant que l’écrivain belge Georges Simenon, père des histoires du commissaire Maigret, oeuvre que les critiques ont taxée de littérature légère, de roman de gare, est aujourd’hui publié dans La Pléiade. Il mentionne aussi Agatha Christie, parle de Stephen King, devenus classiques ou icônes de la littérature avec des oeuvres jugées mineures par les bien-pensants de leur temps.

     

    « À l’heure où les livres et la presse sont les derniers remparts de notre démocratie, la responsabilité des intellos devrait surtout être de donner l’envie de lire plutôt que de mépriser certaines lectures pour s’assurer d’être la seule caste autorisée à lire, dit Marc Levy avec sans doute un peu plus de lucidité que de rancoeur ou d’amertume. Il y a une profonde contradiction à se faire le protecteur du livre et à vouloir être le seul à pouvoir le lire. La littérature, c’est un grand escalier. Personne n’a jamais monté un grand escalier en commençant tout de suite par les plus hautes marches. Si vous détruisez les marches inférieures, vous ne pourrez plus permettre à d’autres d’atteindre celles qui sont au-dessus. »

     

    Et tout à coup, dans les effluves de la tisane que Marc Levy est en train de boire, La dernière des Stanfield, une création littéraire placée sans l’ombre d’un doute sur les premières marches de l’escalier, prend alors une tout autre couleur, invitant finalement à s’arrêter sur elle, pour mieux aller voir plus loin.

    La dernière des Stanfield
    Marc Levy, Robert Laffont/Versilio, Paris, 2017, 480 pages












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