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    Le premier roman intimiste et poignant d’Élie Maure

    «Le cœur de Berlin» entre dans la vie d’un homme solitaire poursuivi par la mort de son chien

    13 mai 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Le premier roman d’Élie Maure est intimiste et poignant, porté par une écriture dense.
    Photo: iStock Le premier roman d’Élie Maure est intimiste et poignant, porté par une écriture dense.

    « J’écris un livre pour y cacher mes pensées », nous raconte Simon dans Le coeur de Berlin, premier roman d’Élie Maure imprégné de mélancolie et d’un mal de vivre sur lequel il parviendra à mettre le doigt au prix d’aveux inattendus et déchirants. Une plongée sous les apparences, au coeur des choses.

     

    Écrivain dilettante, professionnel de recherche dans une université montréalaise à la jeune cinquantaine, solitaire et passionné de vélo, Simon, le narrateur, est affligé par la mort récente de Berlin, son labrador noir vieux d’une douzaine d’années, « compagnon d’infortune » et sorte de centre chaud et poilu de son existence.

     

    « Depuis la mort de mon chien au printemps dernier, les animaux me semblent des apparitions surnaturelles, des êtres d’une autre dimension venus observer cette race autodestructrice à laquelle nous appartenons. »

     

    Mais le coeur de Berlin, c’est aussi un lieu. L’endroit où le narrateur aurait souhaité enterrer son chien sur les flancs du mont Saint-Hilaire, là où il aime se promener et où il a en quelque sorte cristallisé sa peine. « Mais c’est plus que d’une peine qu’il s’agit. C’est le carrefour de tous mes manques. Il me faut une rencontre, sinon je vais mourir. »

     

    Poursuivi par la mort de son chien et par ses malheurs amoureux, Simon va bientôt faire surgir les souvenirs d’une enfance passée en Algérie au début des années 1970, où son père — homme complexe, cultivé et tyrannique — y enseignait comme coopérant, entre deux frères plus vieux et une soeur plus jeune de moins d’un an.

     

    La disparition de Béatrice, justement, qui n’a pas donné signe de vie depuis des années, le ronge. Cette soeur presque jumelle, « difficile à suivre », exaltée ou dépressive, il en avait été pourtant très proche. « Ma soeur est comme un astre noir, j’essaie de le regarder mais je n’y vois que de l’obscurité. Cette nuit m’envahit et crée autour de moi une densité dont je n’arrive plus à me détacher. »

     

    Cherchant à reprendre contact avec elle, il va se heurter au silence de sa « mère infantile », prostrée dans son insignifiance, et à celui de ses frères qui semblent protéger leur soeur. Entre le désarroi et l’incompréhension, le temps de quatre saisons — dont un printemps érable montréalais —, Simon va en réalité exhumer une « histoire de famille » tordue, sombre, presque sans issue.

     

    Par l’entremise d’une amie, Simon va recevoir une série de lettres de sa soeur, dans lesquelles Béatrice vient touiller des secrets enfouis au creux des années et des consciences : la tyrannie du père et des frères, l’inceste, la honte et le silence.

     

    Le poids de la famille

     

    C’est le coeur noir du livre d’Élie Maure. Il n’y a rien de scandaleux à le révéler, Le coeur de Berlin n’est pas un thriller. S’il y a crime et s’il y a victime, il n’y a pas ici d’intrigue à proprement parler, seulement une conscience qui lutte avec elle-même et avec la lourdeur de son histoire familiale.

     

    Pour Simon, le choc de ces révélations sera difficile à encaisser. « Au travail, je suis incapable de révéler à qui que ce soit pourquoi j’ai été absent. Je n’arrive même pas à prononcer : c’est à cause d’une histoire de famille. Je me sens condamné à déterrer un passé dont les maux voyagent comme des passeports diplomatiques, ces souffrances qui traversent des générations comme des pays sans frontières et qui distillent leur poison impunément. »

     

    Sa soeur aurait-elle pu inventer cette histoire, comme essaient de le lui faire croire ses frères ? Hors de lui, Simon va affronter violemment l’un de ses frères et sa mère, cette « comédienne fatiguée ».

     

    La possibilité même du pardon et de la rédemption est ici le seul suspense. Simon n’espérant quant à lui qu’une chose : briser le silence, renouer des liens avec l’humanité, être capable de montrer à la face du monde son « coeur incendié ».

     

    À petites touches, à la fois précieux et réaliste, Élie Maure — dont on ne sait rien par ailleurs — parvient à cerner la réalité complexe de l’inceste de manière rare et sensible. Un roman intimiste et poignant, porté par une écriture dense. Percutant et tout en douceur.

    Le coeur de Berlin
    ★★★★
    Élie Maure, Les Allusifs, Montréal, 2017, 240 pages












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