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    Marc Babin entre peur et dégoût sur le boulevard Décarie

    13 mai 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Héritier du Nouveau Roman, Marc Babin n’a que faire des notions de personnage ou d’intrigue.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Héritier du Nouveau Roman, Marc Babin n’a que faire des notions de personnage ou d’intrigue.

    Le boulevard Décarie n’est ni une splendeur urbanistique ni une oasis de quiétude. Mais jamais n’avait-il été un lieu aussi sordide qu’au printemps 2012. Le 26 mai, Luka Rocco Magnotta quitte l’appartement 208 du 5720, boulevard Décarie, en se débarrassant, dans le conteneur à déchets, d’une troublante quantité d’objets, de sacs verts ainsi que d’une valise. Dans cette valise : un torse, celui de l’étudiant chinois Lin Jun. Sa tête sera retrouvée quelques semaines plus tard au parc Angrignon.

     

    « Décarie est une affaire de vidanges laissées là, de ramasseux de poubelles qui sacrent à cause de la marde laissée là », écrit le Montréalais d’origine française Marc Babin dans L’expérience du torse, premier roman au chant excessivement sibyllin, pour ne pas dire abscons.

     

    Nous sommes au coeur de Côte-des-Neilles (et non pas Côte-des-Neiges), dans la moiteur de ce demi-sous-sol, une « presque tombe format 1/2 améliorée d’une fenêtre » où Lucien, sur Internet, « parle de lotions hydratantes et de pieds propres à tout un monde de fans qui fait semblant de m’intéresser et qui paye pour voir mon poil ». Son chat, Silence, est « un ancien bandit qui a horreur de tous les habitants de la terre ».

     

    Malgré les clameurs du Printemps érable provenant du dehors, cet antihéros élusif regarde, planqué chez lui, des snuff movies, comme ce « court métrage sur un type qui tue un autre type, qui le découpe, enculade, cannibalisme, caméra […] ».

     

    Et bien qu’il ne soit jamais nommé, c’est Luka Rocco Magnotta qui hante chacun des chapitres souvent insaisissables de ce livre au ton de prophétie et de porno hard, rempli d’aphorismes du genre : « La vie est une longue tartine de merde rehaussée de fenêtres et sous le poids de l’immeuble, une seule véritable pression, l’inéluctable besoin de se masturber. » Montréal est chez Babin la ville du massage avec « extra », de la drogue achetée facilement et du dégoût de tout.

     

    Roman Tourette

     

    Parce que son narrateur passe d’une idée à l’autre à l’aide d’une syntaxe souvent elliptique, L’expérience du torse semble avoir été écrit par un homme atteint du syndrome de Gilles de la Tourette. Des allusions aux chansons jazzées de Patricia Kaas, au Livre de l’Ecclésiaste et au cinéma XXX s’entremêlent à des phrases vernaculaires comme « Elle fait quoi, la sécheuse ? A chesse pas », sans que les liens unissant ces idées se révèlent toujours.

     

    Héritier du Nouveau Roman, Marc Babin n’a que faire des notions de personnage ou d’intrigue. C’est la vaste aventure du langage qui obsède, voire tyrannise l’auteur, au risque de l’entraîner dans une forme d’onanisme littéraire. Saluons au moins l’adéquation forme/fond ; peu de romans sont cette saison aussi obnubilés par la masturbation.

     

    De cet ensorcelant dévoiement de mots émane à l’occasion une fulgurance. « Les seuls bruits qu’ils ont l’habitude d’entendre, les habitants du pays, sont des bruits de bouche et de pas : les premiers remplacent les mots et les seconds, les actions », observe par exemple le narrateur, en raillant vraisemblablement l’apathie du peuple québécois.

     

    Ce « roman où quelque chose a envie d’arriver », pour reprendre la formule de Marc Babin, tourne parfois à vide, mais propose très certainement ce qu’il convient d’appeler une « expérience » dont la moralité pourrait être ainsi encapsulée : il faut se méfier de la banalité des mots, autant que de ses voisins.

    L’expérience du torse
    ★★★
    Marc Babin, Triptyque, Montréal, 2017, 192 pages












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