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    Le damier urbain de Marie Hélène Poitras

    L’écrivaine fait du petit point dans la courtepointe montréalaise

    Marie Hélène Poitras a choisi se s’installer à Montréal il y a 22 ans.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie Hélène Poitras a choisi se s’installer à Montréal il y a 22 ans.

    L’écrivaine Marie Hélène Poitras connaît Montréal comme le fond de sa poche, elle qui a été cochère dans une autre vie. Ses fictions, et plus spécialement son western poétique «Griffintown» (Alto, 2012), dessinent un territoire contrasté bien de leur époque. C’est l’aiguillon qui nous a amenés à partager une promenade avec elle dans son Montréal littéraire.


    Montréal est, pour Marie Hélène Poitras, une ville choisie. L’écrivaine et journaliste a grandi dans l’Outaouais, avant d’égrener son adolescence en banlieue, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Passionnée de musique, d’art et de littérature, elle a vite entendu l’appel pressant des sirènes de la métropole. « J’avais l’impression qu’il n’y avait qu’une façon de faire et de penser là où j’étais. C’était difficile d’être un peu en dehors du cadre, là-bas. »

     

    Il y a 22 ans, elle partait donc pour la métropole. Décision qu’elle n’a jamais regrettée. « J’y suis vraiment enracinée. […] J’ai vécu dans plusieurs quartiers et quand je les traverse aujourd’hui, ces quartiers sont tous liés, dans mon esprit, à des périodes de ma vie. Quand j’y replonge, j’obtiens une cartographie sensible de mon existence », raconte celle qui, à la vue d’une simple porte connue, peut instantanément replonger deux décennies en arrière.

     

    À son arrivée, la jeune écrivaine en devenir craquait pour la nouvelle vague, celle des Guillaume Vigneault et des Marie-Sissi Labrèche. Le Plateau Mont-Royal était alors à son apogée. Mais ce qui était si charmant dans les pages il y a 20 ans a perdu de son lustre aujourd’hui, note-t-elle. « Montréal est un patchwork. […] C’est une ville qui change, qui se transforme continuellement. Il faut aimer le mouvement pour aimer y vivre, mais aussi pour la suivre. »

     

    Une impérieuse volonté

     

    Aujourd’hui, c’est plutôt le Centre-Sud des Chroniques de Richard Suicide (Pow Pow) qui la fait craquer avec ses personnages délicieusement paumés. Elle y retrouve certains traits des Montréalais : « leur ouverture aux changements, leur tolérance vis-à-vis des autres, leur façon de se revirer de bord pour mieux rebondir ».

     

    Elletripe aussi sur le Rosemont de Sophie Bienvenu, celui de son Chercher Sam (Cheval d’août) plus spécialement. Mais elle-même n’oserait pas s’y frotter depuis qu’elle y a pris racine. « Pas parce que ce n’est pas inspirant, mais parce que c’est comme un cocon, c’est le lieu du confort, de l’enracinement ; ce n’est pas de là que les histoires jaillissent. »

     

    Tout le contraire du mythique Griffintown, qui a imposé ses frontières et son imaginaire à l’écrivaine alors qu’elle le parcourait de long en large avec sa calèche en 2003 et 2004. Ville dans la ville, le quartier s’est offert à elle avec des envies, des peurs, des affects. Bref, avec une vraie volonté ; impérieuse. « Il était clair pour moi que c’était l’histoire d’un territoire que j’allais écrire, pas celle d’un personnage ou d’un autre. »

     

    À l’époque, le coin ne payait pas de mine ; les écuries étaient maganées, ça jouait dur, les cochers avaient toujours l’air excédés, raconte-t-elle. « On aurait dit que chaque été était leur dernier été. » Pressée par l’urgence de dire ce monde sur le point de s’écrouler, elle s’est mise à engranger furieusement. « Les cochers sont des raconteux d’histoires, avec des surnoms et des têtes de fin du monde. […] Ce sont des personnages de pièces de théâtre qui n’attendent que d’être attrapés au vol. »

     

    Du cliché à la vérité

     

    Pour capturer leur authenticité sans la trahir, Marie Hélène Poitras a eu recours aux codes du western, n’hésitant pas à puiser dans certains clichés pour mieux rendre leur vérité. « Avant de devenir un lieu commun, le cliché s’est construit sur une image symboliquement forte, capable de rassembler les gens et de rallier leur inconscient. […] Il reste donc quelque chose de fort dans le cliché qui vaut la peine d’être réinvesti [par l’écriture]. »

     

    Ce qui est presque devenu un jeu pourla romancière dans Griffintown. « Je me suis vraiment amusée. Comme avec cette fameuse boule qui roule avant un duel, le tumbleweed, le “virevoltant” en français. J’ai mélangé des plumes de pigeon, des bouts de ficelle, un peu d’herbe, du foin de l’écurie pas loin, en puisant sans le territoire montréalais pour le recréer. Et ça a marché. »

     

    Ça a marché d’autant mieux que ce lieu, elle le connaissait intimement. Car il faut bien connaître un lieu pour le harnacher avec les mots, croit Marie Hélène Poitras, qui a aussi campé Soudain le minotaure et La mort de Mignonne dans sa ville choisie. « J’ai voulu écrire sur Reykjavik sans n’y être jamais allée. J’étais là avec mes cartes, et j’ai vite senti que ce n’était pas pareil. »

     

    Il faut aussi comprendre la base réaliste qui sous-tend les histoires pour inventer, poursuit l’écrivaine qui prête aux faits et à la véracité des vertus presque cardinales. « Je suis journaliste aussi, et ça colore forcément ma vision. […] Cela dit, il me semble qu’il y a un souci d’exactitude auquel on ne peut pas échapper dans l’écriture. »

     

    Dans ses habits de journaliste, justement, Marie Hélène Poitras observe encore le quartier, mais depuis son bureau en télé. « Je n’ai jamais pensé que Griffintown évoluerait de cette manière-là. Je vois passer les cochers depuis ma fenêtre et c’est spécial de voir qu’ils y sont encore, alors que le quartier s’est littéralement transfiguré. » À ce jeu-là, Montréal reste incollable. Et inépuisable.













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