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    Ressusciter la langue de Dieu

    Maya Ombasic
    29 avril 2017 |Maya Ombasic | Livres | Chroniques

    Jacques Derrida était considéré comme un philosophe volontairement obscur, avec une pensée inintelligible et artificiellement innovatrice, mais surtout mystique, au point de totalement perdre son lecteur lorsqu’il entamait l’éloge de l’indicible et de l’innommable. Et pourtant, la genèse de sa pensée est on ne peut plus claire : miser sur l’écrit et la trace pour palper le drame de l’individu qui a perdu sa langue maternelle.

     

    Juif d’Algérie à l’identité compliquée à qui on a donné puis retiré une citoyenneté sous le régime de Vichy, toute l’oeuvre de Derrida témoigne de cette souffrance primordiale lorsqu’il écrit plus tard dans Monolinguisme de l’autre (Éditions Galilée) que le moi est un fantôme, une image désincarnée qui se dérobe sans cesse précisément parce que « Je n’ai qu’une langue, or ce n’est pas la mienne. »

     

    Toutes les autres langues, dont l’arabe, le berbère et l’hébreu, étaient strictement interdites sous l’occupation de l’Algérie par la France. Le français, la seule langue qu’il parle, lui est aussi interdit puisqu’il ne s’y identifie pas vraiment.

     

    Orphelin d’une langue maternelle, le philosophe résume sa souffrance dans cette formule désormais célèbre : « Plus d’une langue. » Ambiguë, elle met autant en lumière la perte primordiale de l’identité linguistique, par plus de langue du tout, que, paradoxalement, la possibilité de plus de langues, toutes les autres qui viendront se greffer sur le spectre d’un moi déshérité à jamais de sa langue maternelle.

     

    La langue de Dieu en héritage

     

    Survivre grâce à plus d’une langue, Derrida le fait à partir de la philosophie, mais la littérature est tout aussi légitime pour parler du désastre individuel et collectif lorsqu’on ampute une conscience de la nécessité métaphysique de naître et de respirer librement dans la langue maternelle.

     

    Dans La langue oubliée de Dieu (Éditions Érick Bonnier), Saïd Ghazal, le Libano-Canadien francophone, par le choix de son titre, fait irrévocablement penser à l’ambiguïté de Derrida : est-ce la langue parlée par Dieu qui est oubliée ? Ou plutôt la langue aussi oubliée par Dieu ?

     

    Aram, le narrateur, est hanté par l’histoire qui lui a été transmise par ses grands-parents, rescapés du pogrom des chrétiens de Turquie au début du XXe siècle, notamment lors du génocide de Seyfo de 1915. Au fil des pages, Aram s’efforce de traduire les mémoires de son grand-père Sowo, personnage aussi rocambolesque que tragique qui voulait traduire Rimbaud en syriaque, cette langue sémitique dérivée de l’araméen et parlée par Jésus lui-même, mais interdite et persécutée parce que dépositaire de la mémoire du premier peuple non-juif ayant accepté le christianisme.

     

    Dans ce livre fort réussi, Saïd Ghazal ramène savamment le lecteur vers cet épisode génocidaire peu connu de la Turquie. En laissant le quotidien des personnages principaux s’effacer au profit de la Grande Histoire, il laisse cette langue oubliée et reçue en héritage tenir le lecteur en haleine : « Notre langue transpire la sainteté, mais elle exsude aussi l’oppression et l’oubli. Elle est notre unique attache culturelle. On a jeté son ancre sans se soucier de vérifier qu’elle était attachée au bateau, et nous allons à la dérive. »

     

    Transcrire pour échapper à l’oubli

     

    Ne plus avoir de lieu où habiter une langue fait dire au Sowo le patriarche ce que Derrida racontait dans ses séminaires : « que l’ultime fonction de l’écriture consiste à ébrouer le malheur qui s’accumule sur notre dos ».

     

    Or, même si le grand-père joue le rôle du transmetteur de l’identité, c’est par la figure féminine, celle de la grande mère Warda, qu’Aram comprend le véritable poids du passé et de cette mémoire sanguinaire qui prononce tout bas les mots de vengeance indéracinables, savamment brodés dans « La déclaration universelle des droits de la haine » et surgis dans les tréfonds d’une cathédrale de Mar Shmouni où cette femme fragile, alors jeune fille, avait réussi à se cacher, pendant que l’armée turque entamait le génocide contre trois peuples chrétiens : les Syriaques, les Arméniens et les Grecs du Pont.

     

    Aujourd’hui, la Turquie se dédouane de cette responsabilité sous prétexte que la République actuelle n’a rien à voir avec les actes commis par l’Empire qui lui a précédé. En attendant la reconnaissance et peut-être la réconciliation, le récit de Saïd Ghazal, à mi-chemin entre les mémoires et l’autofiction, raconte brillamment, dans une langue à l’ambiguïté derridienne, une tout autre histoire.

     

    « L’indicible est lui-même terrifié » face au destin d’un peuple qui pourtant résonne avec l’actualité : la guerre en Syrie bat son plein, mais que sait-on de l’Église syriaque dont le siège millénaire était à Damas ? Et ses lieux saints et historiques qui gardent jalousement la mémoire des chrétiens d’Orient dont les bribes nous parviennent aujourd’hui par les nouvelles d’attentat sur les minorités religieuses et quelques émissions de France Culture ?

     

    Traduire les mémoires familiales dans une langue oubliée, c’est non seulement essayer de mettre le baume sur un génocide dont on a peu parlé, c’est surtout essayer de redonner les lettres de noblesse aux Syriaques qui « demeurent les derniers porteurs et témoins de la langue de Jésus ». C’est pourquoi Sowo, le grand-père, fabule sur le passé et le futur d’une langue seule capable de mettre un terme au bourbier présent.

     

    « Cette sublime et sainte langue qui fut le parler de tout le Croissant fertile et qui, à l’heure actuelle, n’est qu’une apostille dans la marge de l’ignorance, va refleurir dans le désert négationniste où nous végétons », dit-il.

     

    Le récit de Ghazal fait surgir, peut-être malgré lui, une réflexion aussi vieille que le monde : la tentative de rendre le réel intelligible avec les lunettes absolutistes d’une figure patriarcale (Erdogan le Magnifique ne vient-il pas d’emporter la bataille avec son référendum constitutionnel qui lui confère plus de pouvoirs ?), pendant que la silhouette, en apparence effacée de la femme, transmet, à l’ombre de la sphère publique, les valeurs et les mémoires sanguinaires dans ce coin du monde où seule la possibilité de plus d’une langue peut faire écrire une identité multiple en se laissant imprégner par d’autres récits.

     

    La littérature parle du désastre individuel et collectif lorsqu’on perd conscience de la nécessité métaphysique de naître et de respirer librement dans la langue maternelle













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