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Le siècle des Américains, selon Howard Zinn

Louis Hamelin   13 mars 2004  Livres
«Entre nous [...] j'accueillerais avec plaisir n'importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin.» Ainsi s'exprimait, dans une lettre à un ami, Theodore Roosevelt en 1887. Teddy, l'ami de la nature, créateur d'un réseau de refuges fauniques qui fait aujourd'hui l'envie des environnementalistes du monde entier. Il faut croire que Roosevelt, protecteur du héron et de la grue, ne voyait pas de malice dans le fait de massacrer quelques centaines de milliers de Cubains et de Philippins...

Un an après la candide confidence citée plus haut, en effet, le Maine, navire de guerre américain, explose en rade de La Havane et entraîne par le fond 268 hommes d'équipage, mais curieusement aucun de ses officiers, qui sont tous sortis dîner en ville. Les véritables responsables de l'attentat ne seront jamais identifiés, mais peu importe. L'Amérique (le libérateur) entre en guerre contre l'Espagne (l'oppresseur), tout en lorgnant déjà les richesses du Pacifique: Hawaii, Guam, les Philippines, ultimement la Chine.

Howard Zinn, intellectuel et historien de premier plan, qui s'est assigné la tâche de raconter le vingtième siècle américain d'un point de vue «populaire» (celui du peuple) et d'en décortiquer les mensonges officiels, fait ainsi remonter à la guerre hispano-américaine de 1898 le formidable essor expansionniste et guerrier qui assoira progressivement les bases de ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler «l'Empire américain». «Un sentiment nouveau semble nous habiter: la conscience de notre propre force», écrivait, à la veille de cette excursion militaire, le Washington Post. «Nous sommes confrontés à un étrange destin. Le goût de l'empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle.»

Tandis qu'une nuée de «négociants, d'agents fonciers, de spéculateurs boursiers, d'aventuriers sans scrupule et de promoteurs» font main basse sur l'économie de ce Cuba libéré, l'armée des États-Unis prépare le terrain aux Philippines, où, sous couvert d'une «mission civilisatrice», les Américains vont livrer, aux habitants de cet archipel laissé vacant par le départ des Espagnols, une guerre sans merci dont l'évocation rappelle curieusement les futurs exploits des Marines au Vietnam. «La guerre actuelle, écrit un journaliste de Philadelphie, n'est pas une guerre d'opérette menée en gants blancs. Nos hommes ont été impitoyables. Ils ont tué pour exterminer hommes, femmes, enfants, prisonniers et otages, rebelles avérés et individus suspects de plus de dix ans.» Six cent mille vies philippines constitueront le prix à payer pour livrer à l'économie américaine le riz, le café, le sucre, la noix de coco, le chanvre, le tabac et le bois locaux, en plus d'un indispensable pied à terre aux portes de l'Orient.

De solides constantes

Une des fascinations qu'exerce le livre de Zinn est cette présence de quelques solides constantes qui, relevant de l'idéologie et de la doctrine, traversent, sous l'apparente diversité de motivations officielles, le vingtième siècle américain. En 1890, les militaires ont massacré les derniers Indiens libres à Wounded Knee et l'Amérique, qui a dépouillé le Mexique du tiers de son territoire, est maîtresse des rives du Pacifique. Quatre cents ans après Colomb, les financiers yankees, estimant que la production nationale dépasse désormais les possibilités de leur marché intérieur, se mettent à leur tour à rêver (déjà!) de la Chine (400 000 millions d'habitants à l'époque). Le thème de la «porte ouverte» au commerce va dorénavant dominer et déterminer toute la politique étrangère des États-Unis jusqu'à prendre la forme que nous lui connaissons aujourd'hui.

Les guerres impérialistes, elles, vont se succéder et suivre, grosso modo, un scénario identique, peu importe le président au pouvoir, peu importe le parti auquel il appartient. Ce scénario, dans ses grandes lignes, ressemble à ceci: identification d'un marché potentiel; création d'un incident diplomatique ou militaire capable de justifier l'agression; fabrication d'un consensus national grâce à une campagne de propagande parfois hystérique où les médias de masse, se comportant le plus souvent en porte-parole dociles des intérêts de la classe qu'ils représentent, reprennent le Mensonge Officiel et s'en servent pour canaliser et exciter l'inévitable flot de démagogie patriotique que suscite cette nouvelle «menace» à la sécurité de la nation. Ce n'est pas d'hier que date, en effet, la tradition voulant que toute critique de la politique officielle soit appelée à se taire et à serrer les rangs une fois que les boys se retrouvent sur le terrain. Et si, grâce à des gens comme Howard Zinn, cet aspect de l'histoire de nos puissants voisins était mieux connu, on serait peut-être moins tenté aujourd'hui de feindre l'étonnement devant les mensonges de l'administration Bush, qui n'a fait que se conformer, dans l'affaire irakienne, à un principe éprouvé, devenu une sorte de dogme occulte dont toute l'histoire du siècle précédent confirme le relatif bon fonctionnement.

Lisant le livre de Zinn, je revoyais ce pasteur d'un État de l'Ouest américain (le Nevada, je crois) que nous a montré, l'année dernière, un reportage du Point, qui, durant le jour, se rendait fabriquer des bombes (c'était son métier) et qui, le reste du temps, prêchait à ses concitoyens le respect des valeurs de l'Amérique, nation élue de Dieu. Le trait le plus frappant que met en lumière l'ouvrage en tous points remarquable de M. Zinn est cette obscène parenté qui, entretenue par une parfaite bonne conscience, unit un supposé intérêt commun de la nation à celui du lobby militaro-industriel qui, il y a déjà plus de cent ans, l'a confisqué à son propre profit.



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