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    Rencontre

    Garneau, Cohen et la petite déesse hindoue

    Le traducteur du poète partage ses souvenirs

    22 avril 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Michel Garneau, ami et traducteur de Leonard Cohen
    Photo: Annick Sauvé Michel Garneau, ami et traducteur de Leonard Cohen

    Pour la première fois depuis la mort de son ami Leonard Cohen, Michel Garneau raconte celui dont il a intimement fréquenté la poésie en tant que traducteur.


    La scène prend rapidement les allures de grande leçon de littérature, au sens le plus noble du terme, dans la lumineuse cuisine de la maison de Michel Garneau à Magog. C’est que notre hôte sait des choses au sujet de la poésie de Leonard Cohen que savent sans doute peu de ses lecteurs, même les plus fidèles. On ne traduit pas plus de 500 pages de poésie sans en ressortir avec une connaissance profonde et chaleureuse des obsessions, des joies et des tourments de celui qui les a arrachées avec acharnement et ferveur au langage et à la vie.

     

    Alors pourquoi ne pas en profiter pour demander à Michel Garneau d’éclaircir ce singulier entrelacement de mythologies juive, bouddhiste et chrétienne qui traverse Étrange musique étrangère (2000) et le Livre du constant désir (2007), recueils qu’il a tous les deux fait passer de l’anglais au français.

     

    « Leonard, ça le fascinait les rituels, le folklore superstitieux du catholicisme. Ça l’amusait beaucoup », explique-t-il d’abord, en soulignant que les bonnes, chez les riches Cohen, étaient forcément canadiennes-françaises, et que le petit Lenny, ce Juif qui deviendra moine bouddhiste zen dans les années 90, ne pouvait qu’hériter d’une part de leur imaginaire catholique. Puis Garneau raconte une anecdote: l’histoire de deux poètes qui passent une nuit blanche à se lire des textes.

     

    « Je sortais un de mes poèmes, Leonard en sortait un, et on s’apercevait qu’on écrivait sur les mêmes affaires », raconte Garneau au sujet de son compagnon en allé, qu’il a d’abord croisé dans les années 50 au Pam-Pam, café hongrois de la rue Stanley où artistes et hipsters d’alors éclusaient le meilleur espresso de l’île. Ils se fréquenteront davantage dans les années 70, alors que Garneau s’installe dans une maison de la rue Saint-Dominique, sur laquelle le vent de la gentrification n’a pas encore soufflé. Cohen y achètera aussi une maison. Leur ami commun, le sculpteur Morton Rosengarten, fait parfois converger leurs chemins. L’anecdote se déroule à cette époque.

     

    « Faque on se lisait des poèmes, poursuit l’écrivain et homme de théâtre, on buvait, on fumait du pot, la vie était belle, on jasait, mais là où on s’est confrontés cette nuit-là, c’est que moi, je ne donne aucune valeur à la religion, à la foi. Croire, pour moi, c’est se délester de sa liberté. Leonard, lui, que le monde croie à des affaires, il était vraiment pour ça. Il trouvait que ça permettait une spiritualité, alors que moi, je trouve que ça la congèle, ça la bloque, la spiritualité. Quand on s’est quittés au petit matin après avoir beaucoup parlé de ça, ben saouls et ben fatigués, c’était comme mi-figue, mi-raisin… »

     

    Garneau se lève, sans annoncer pourquoi il quitte la table. La photographe et le journaliste se regardent, confus. Garneau réapparaît quelques minutes plus tard de son pas lent d’homme qui a tout vécu, et dépose sur la table une toute, toute petite médaille. Eh, c’est quoi, ça ?

    Photo: Annick Sauvé
     

    « Ben c’est ce que j’ai dit moi aussi quand Leonard a cogné à ma porte une dizaine de minutes après être parti et qu’il m’a tendu ça. C’est une petite déesse hindoue. Il m’a dit : “She’s going to protect you, whether you want it or not.” J’ai été très touché et je l’ai toujours gardée sur mon bureau à côté de moi. Juste au cas ! » Garneau éclate de son rire tonitruant pour lequel il faudrait bien un jour inventer un adjectif.

     

    « You’re a big boy »

     

    Au tournant des années 1990 et 2000, Leonard Cohen passe un coup de fil à Michel Garneau, afin de lui demander de traduire pour L’Hexagone Stranger Music, une anthologie de plusieurs de ses poèmes. Le Montréalais avait pourtant déjà été traduit en France. « Michel, mon français n’est pas très, très bon, mais il l’est assez pour savoir que les traductions françaises de mes poèmes, peut-être qu’elles peuvent fonctionner en France, mais au Québec, c’est très clair qu’elles deviennent ridicules », lui explique-t-il.

     

    Réponse de Garneau : « Je vais faire un premier jet de toute l’affaire et je te le soumettrai. Il m’a répliqué :“Non, I don’t want to see anything. You’re a big boy. You don’t need me.” »

     

    «Il y a des choses qui m’ont donné beaucoup de difficultés, note-t-il. Il y a des tonalités très, très spéciales chez Leonard, comme dans le Livre de miséricorde. Ça a quelque chose de religieux. Mais il y a aussi des poèmes très simples. Dans le Livre du constant désir, il amène sa mère au concert en Grèce et elle s’endort [Ma mère endormie]. C’est un poème très tendre, doux, magnifiquement écrit, qui capture un moment. T’as juste à le traduire, les mots viennent tout seuls. »

    Photo: Annick Sauvé
     

    C’est le vin rouge

     

    Michel Garneau est-il encore échaudé par cette journaliste qui, tard le soir de l’annonce de la mort Cohen en novembre denier, allait lui apprendre la nouvelle dans un message téléphonique d’une soufflante inélégance ? Oui, vous dira celui qui aura bientôt 78 ans. Mais triste ? Non.

     

    « Je ne suis pas triste, parce que Leonard a eu une très belle vie. Il a toughé longtemps. Avec le genre de vie qu’on a mené tous les deux, on est reconnaissants de se rendre jusque-là. Je ne pensais jamais que je vivrais jusqu’ici, avec tout ce que j’ai fait. »

     

    Ils se sont vus pour la dernière fois lors d’une séance photo dont sera tirée la couverture de Poèmes du traducteur (2008), le livre de Garneau écrit pendant qu’il s’échinait sur les mots de Cohen. Devant la maison du chanteur près du parc du Portugal, deux petits garçons devenus vieux semblent se confier leur plus récent mauvais coup.

     

    « Il était de bonne humeur, fatigué, et refusait complètement d’être sérieux, se rappelle Garneau, encore amusé. Je lui ai demandé s’il était satisfait de mes traductions et il m’a juste dit oui, sans plus. Complètement laconique sur le travail, mais tout plein de sollicitude et de curiosité sur comment j’allais, sur la famille, les enfants. Il était dans un refus complet que nous soyons là, deux littérateurs parlant ensemble de littérature. »

     

    « Je me souviens d’une autre fois, il était à Montréal pour la fête de notre ami Morton et je lui avais dit : “Leonard, your voice is getting lower and lower.” Il m’avait répondu… »

     

    Garneau, lui-même bien doté en matière de voix grave, imite Cohen parfaitement. « Il m’avait répondu : “Yes, yes… it’s the red wine.” »

     

    «Beautiful Losers», traduit à vue Avant de se mesurer à la poésie de Leonard Cohen, Michel Garneau traduit pour la première fois un de ses textes, son roman Beautiful Losers (1966), parce qu’il le fallait bien.

    « Pour une série de fin de soirée à Radio-Canada, on passait à travers des romans au complet, que je lisais. Alors mon ami réalisateur Blondin me demande de lire la traduction française de Beautiful Losers. Je reçois le texte et j’appelle Blondin tout de suite en lui disant : "Jamais dans cent ans je vais lire ça. C’est infâme." Je te donne un exemple : la nuit, les personnages allaient au Montreal Pool Room manger des marrons ! Il y a toujours ben des limites ! J’ai fait un gamble avec Blondin. Je suis entré en studio avec une demi-livre de pot et une caisse de 24 et là, j’ai pris le livre en anglais pis j’ai commencé à traduire en parlant. Je l’ai traduit à vue, et c’est passé en ondes ! »

     

     

     













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