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    Ni héros ni martyr

    Verena Stefan raconte le procès pour avortement de son grand-père

    22 avril 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    L’auteure suisse Verena Stefan, installée à Montréal, témoigne d’une époque pas si lointaine où l’avortement était synonyme de crime.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’auteure suisse Verena Stefan, installée à Montréal, témoigne d’une époque pas si lointaine où l’avortement était synonyme de crime.

    Parce qu’il n’y a pas meilleur philosophe qu’un enfant, le vieux doc Julius aime à réfléchir avec sa petite-fille Rosa dans ce jardin de toutes les splendeurs, où les heures semblent se dilater. Le récit des premiers vols en montgolfière du pionnier Eduard Spelterini se transforme souvent en longue méditation sur le temps, parfois tellement long, parfois tellement court. « Tout passe, dit-il, retiens ça : tout passe. On peut expliquer le monde de très nombreuses façons, c’est compliqué. Seule une chose est sûre : rien ne demeure. »


    Rien ne demeure. Bien que le médecin d’Oberfelden en Suisse eût érigé cette phrase en précepte, il était plus difficile que jamais d’y croire à la fin de l’été 1949. Les journées deviennent rapidement lourdes lorsque vous vivez dans un asile d’aliénés, alors que vous n’avez vraisemblablement rien d’un fou. Les journées deviennent rapidement lourdes lorsque vous êtes préventivement détenu pour avoir prodigué un curetage à une jeune serveuse du village voisin.

     

    « J’avais deux ans à peine lorsque mon grand-père fut enfermé à la Waldau. Je ne garde aucun souvenir des événements de cet été-là », signale Verena Stefan au sujet de l’histoire vraie dont elle s’est inspirée, charpente de Qui maîtrise les vents connaît son chemin, roman penchant néanmoins davantage du côté de la fiction, insiste-t-elle.

     

    Elle n’est pas si lointaine, l’époque, rappelle l’écrivaine suisse installée à Montréal, où l’épée de Damoclès de la prison surplombait celles qui désiraient interrompre une grossesse. Elle n’est pas si lointaine, l’époque où les tribunaux questionnaient sans pudeur des femmes au sujet de leurs règles et de leurs relations sexuelles, montre-t-elle en retranscrivant quelques interrogatoires récoltés dans un authentique dossier de 800 pages consacré aux procès de son aïeul.

     

    Bien qu’il ait risqué sa propre liberté afin d’épargner un horizon bouché à plusieurs jeunes femmes, le docteur Julius Brunner que raconte Verena Stefan n’a rien d’un sauveur. Certains se seraient saisis de cet épisode afin d’en embrasser la tragédie ; Verana Stefan préfère suggérer qu’il n’existe pas de héros ou de martyr, que des circonstances favorisant leur émergence. Loin de déifier son grand-père, l’auteure de Mues et d’ailleurs (Héliotrope, 2008) révèle par touches subtiles un mari souvent sévère, brisé par une vie ponctuée de deuils et par un mariage malchanceux. Les conversations entre le vieillard et sa petite-fille émerveillée, écrites avec une joie palpable, y gagnent ainsi en nuances.

     

    Au seuil de la mort, Julius n’est ainsi pas qu’un grand-papa gâteau, mais aussi un homme enfin prêt à secouer ses certitudes, se remémorant avec un plaisir sans cesse renouvelé une ballade en montgolfière de sa jeunesse, alors que « la journée lui semblait pleine de promesses, à l’instar de ce début de siècle. Flottant dans l’espace, debout dans la nacelle, il se voyait posé sur une aile somptueuse dont le mouvement l’emportait. Là-haut, l’air était tout autre que celui filant sur le siège du cocher ou dans lequel il se penchait en skiant. Il ne coulait ni plus vite ni plus lentement. Mais plus rondement, plus massivement. »

     

    Traversé par cette nostalgie pour un temps plus rond, Qui maîtrise les vents connaît son chemin se lit comme on feuillette à la fois l’envers et l’endroit d’un ancien album photos. Le vif souvenir d’un monde dur et injuste n’exclut pas celui, plus doux, des florissants étés de l’enfance.

    « Rosa ramène tout son univers à hauteur d’enfant, le vert et le bleu, le ciel, l’eau, l’air et un vieil homme qui suffoque. Elle l’appelle rarement grand-père. Elle le prend sous son aile en qualité de Julius, un adulte que les autres poussent vers elle, un être hybride entre l’homme et l’animal, dont on lui défend la possession. Ses parents ne veulent rien savoir d’un chien ni d’un chat dont ils devraient s’occuper. »

    — Extrait de Qui maîtrise les vents connaît son chemin

    Qui maîtrise les vents connaît son chemin
    ★★★
    Verena Stefan, traduit de l’allemand par Céline Hostiou, Héliotrope, Montréal, 2017, 290 pages












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