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    L’amour entre détresse et enchantement

    Bronwen Wallace et Brina Svit touchent avec finesse toute la complexité d’un sentiment

    15 avril 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    La poète ontarienne Bronwen Wallace est morte d’un cancer en 1989, à l’âge de 44 ans.
    Photo: Linde Zingaro La poète ontarienne Bronwen Wallace est morte d’un cancer en 1989, à l’âge de 44 ans.

    Deux recueils de nouvelles au féminin : Si c’est ça l’amour, de Bronwen Wallace, et Nouvelles définitions de l’amour, de Brina Svit. Deux livres d’une exceptionnelle finesse. Qui vont à l’essentiel.

     

    Le premier a été écrit il y a plus de 25 ans. Il y a bien quelques références datées. Peu importe. Ça permet de mesurer le passage du temps, ça comporte un certain charme aussi. Mais surtout, sur le fond, ce qui se joue là transcende les années.

     

    Si c’est ça l’amour est l’unique ouvrage en prose de la poète ontarienne Bronwen Wallace, morte d’un cancer en 1989, à l’âge de 44 ans. Publié l’année suivante, son recueil vient d’être traduit en français par René-Daniel Dubois, dont il faut souligner le travail d’orfèvre.

     

    Une série de portraits de femmes. C’est ce que nous offre Bronwen Wallace. Avec toujours, sous la surface, la glace qui se craquelle, mais sans en avoir l’air, sans le crier sur les toits. Tout se passe à l’intérieur. Comme dans monologue intérieur. Ce qu’on ne dit pas, qu’on garde pour soi. Mais qui nous hante. Jusqu’à prendre toute la place.

     

    Ça pourrait vaciller. C’est souvent sur le point de le faire. Les émotions qui bardassent, les larmes qui affluent. Puis on se ressaisit. On fait avec. On relève la tête et on continue. On est secrétaire dans une école, conseillère pédagogique ou infirmière. On est mariée la plupart du temps, souvent divorcée, mère très souvent.

     

    On est dans des sentiments contradictoires, entremêlés, par rapport à l’amour. Par rapport à son conjoint ou à son ex, par rapport à ses enfants, ses parents. On est toujours sur le bord d’éclater. Entre colère et tendresse.

     

    Oui, c’est ça. Entre colère et tendresse, comme l’indique si bien la citation en exergue de la poète et essayiste américaine Adrienne Rich qui donne son ton au recueil : « Colère et tendresse : parts de moi-même / Et je crois désormais que leur souffle m’accompagne / Comme celui de deux anges réconciliés. »

     

    On a connu la violence familiale, conjugale. Ou pas. On peut avoir subi des attouchements horribles à 14 ans de la part d’un dentiste, sans avoir jamais osé en parler à personne, surtout pas à ses parents, même pas à sa soeur.

     

    On vient de perdre son amoureux. Cancer foudroyant. Et on lui en veut. On lui en veut de nous avoir laissées tomber comme ça. Alors qu’avec lui, enfin, la vie était possible. Qu’il nous avait ouvert les yeux. Amenée à faire enfin ce qui nous passionnait dans la vie.

     

    On a mis au monde des enfants, on les a élevés, on leur a tout donné. On voudrait préserver notre progéniture du danger, de la violence. Et on n’y arrive pas. On s’inquiète.

     

    On a la maternité inquiète. On sait quand quelque chose cloche chez nos enfants, mais on ne sait pas nécessairement quoi. On voudrait trouver les mots pour les aider.

     

    Mais quand ils sont devenus adolescents, le fossé s’agrandit. Incompréhension. Incommunicabilité. Comment les aider quand ils nous tournent le dos, remplis d’agressivité ? Le moindre frôlement physique les horripile alors que, petits, ils avaient tant besoin de nous, de nos caresses.

     

    Un joint et Talking Heads

     

    Si c’est ça l’amour parle de tout ça. Mais sans s’appesantir. En nous ancrant dans le quotidien ordinaire. Dans le grand ménage à faire, tiens. Qu’on peut très bien entreprendre un jour de grand soleil printanier après avoir fumé un joint, en écoutant les Talking Heads. Ce n’est pas parce qu’on a trois grands ados à la maison qu’on est coincée…

     

    Parmi les nouvelles les plus réjouissantes : Ces êtres à qui l’on confierait sa vie. Sur les amitiés féminines, la solidarité indéfectible, malgré les différences. Elles sont quatre amies de longue date, qui se retrouvent une fois par mois, sans les maris, sans les enfants. Et elles passent en revue leur vie, partagent leurs angoisses, jusqu’à plus soif.

     

    De l’extérieur, ça pourrait ressembler à ceci : « Quatre femmes entre deux âges, installées autour d’une table couverte de vaisselle sale dans une cuisine qui a l’air d’un champ de bataille le lendemain matin, en train de se saouler la gueule comme des bûcherons. »

     

    La nouvelle la plus émouvante arrive vers la fin : Lillian derrière la porte. Une femme qui s’enferme dans un cabinet de toilettes, à l’université. Pour écrire des lettres. À ses grands enfants, à son mari. Des lettres d’amour. Des lettres d’adieu. Que va-t-elle faire ensuite ?

     

    Tout peut arriver. Ce pourrait être le leitmotiv du recueil de Brina Svit, écrivaine slovène établie à Paris. Son livre, en lice pour le Goncourt de la nouvelle, s’ouvre sur cette citation de Susan Sontag : « Rien n’est mystérieux, aucune relation humaine. Sauf l’amour. »

     

    Un veuf découvre que sa femme, à qui il ne portait plus attention, avait un jardin secret. Une retraitée divorcée attend son amour de jeunesse à l’aéroport. Une femme dont le mari se meurt du cancer cède au désir brûlant qu’elle éprouve pour un jeune homme, tout en sachant que le pire l’attend.

     

    Multipliez les situations tant que vous voulez, c’est à ne rien comprendre, finalement, de l’amour. Il arrive, comme ça, sans s’annoncer. Il repart, s’essouffle, meurt, parfois, de la même façon.

     

    Le mieux, c’est quand il fait irruption, une veille de Noël, alors qu’on est désoeuvrée. On entre dans un magasin de meubles. Parce qu’on est seule. Parce qu’on retarde le moment de rentrer chez soi. Parce qu’il faudrait bien s’acheter une table, cesser de manger debout dans son appartement à moitié vide, penser à s’installer, quoi.

     

    Alors voilà, on est là, la veille de Noël, dans un magasin de meubles contemporains, et le vendeur, attendu par sa femme pour le réveillon familial, nous offre néanmoins champagne et foie gras. C’est un début. C’est un recommencement possible, peut-être.

     

    Les moments charnières dans une vie. Dans la vie d’êtres décalés, en déroute. C’est ce qu’exploite avec un remarquable sens du détail et un brin d’ironie Brina Svit dans Nouvelles définitions de l’amour… pas si nouvelles que ça, d’ailleurs, ces définitions, tant il y a de recoupements avec Si c’est ça l’amour.

    Si c’est ça l’amour et autres nouvelles
    ★★★★
    Bronwen Wallace, traduit de l'anglais par René-Daniel Dubois, Les Allusifs, Montréal, 2017, 264 pages. Aussi: «Nouvelles définitions de l’amour», Brina Svit, Gallimard, Paris, 2017, 244 pages.












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