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    Essais

    La vie en rouge

    Louis Cornellier
    15 avril 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Quand le mur de Berlin est tombé en 1989, j’étais étudiant à l’université et je cohabitais, rue Édouard-Montpetit, avec deux communistes. L’un était trotskiste et l’autre, maoïste. Cela donnait lieu à des débats épiques, que j’arbitrais en tant que social-démocrate. Les échanges étaient corsés et souvent très intenses, mais l’amitié nous réunissait.

     

    Dix ans plus tôt, une telle situation aurait été impossible. Les groupes d’extrême gauche pullulaient au Québec et se détestaient les uns les autres. L’idée de discuter d’égal à égal, dans la camaraderie, avec un non-communiste était impensable. À l’époque, les jeunes militants en quête de justice sociale faisaient dans le dogmatisme rouge et prônaient carrément la révolution socialiste. Des figures comme Gilles Duceppe, Marc Laviolette, Françoise David et même Pierre Karl Péladeau ont donné dans cette ferveur, que l’on a peine à imaginer aujourd’hui. Comment, en effet, être communiste après le goulag ?

     

    Il existe pourtant très peu de témoignages directs de cette expérience. En 2007, dans Ils voulaient changer le monde (VLB), le sociologue Jean-Philippe Warren a enquêté de belle façon sur « les intentions primordiales » de ces « esprits courageux, sincères, assoiffés de dignité humaine » dont l’engagement discutable a abouti dans un cul-de-sac, mais les bilans issus des acteurs eux-mêmes restent rares.

     

    Nostalgie critique

     

    C’est ce qui fait le grand intérêt de L’époque était rouge, un récit tout en sobriété de Gilles Morand, ex-membre de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, devenue le Parti communiste ouvrier (PCO) en 1979. Morand, dont la fidélité aux idées de gauche ne s’est pas éteinte avec la dissolution du parti en 1983, narre habilement son engagement, non sans nostalgie, mais avec un constant regard critique.

     

    Un jour, le jeune militant de Valleyfield convainc son père d’assister à une assemblée du groupe. « Il riait pendant les discours, s’attirant des regards méprisants de certains camarades, qui se demandaient bien ce qui le faisait rigoler. Tout bien pensé, c’est peut-être lui qui avait raison de trouver loufoques les idées avancées sur la scène… » écrit l’ancien gauchiste aujourd’hui psychothérapeute et revenu de son extrémisme.

     

    Issu d’un milieu ouvrier, Morand s’est facilement laissé séduire, en 1976, par le discours de la lutte des classes et par l’objectif de « la juste répartition des richesses au sein du peuple ». Il rappelle d’ailleurs que l’éloquence des dirigeants des groupes d’extrême gauche était remarquable.

     

    Il devient donc avec enthousiasme un militant de la Ligue communiste et lit les classiques du marxisme-léninisme, rédigés par les « cinq grands » : Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao. La tâche n’est pas de tout repos. Il faut participer à de nombreuses réunions et manifestations, entretenir les locaux, tenter de recruter des membres, suivre à la lettre les mots d’ordre des dirigeants, faire des contributions financières et diffuser un journal communiste, malgré l’hostilité du public cible. Les rouges ne chôment pas.

     

    Contestations et convictions

     

    Morand rappelle le caractère sectaire de ces groupes, qui géraient même la vie de couple de leurs adhérents, et leur mépris des principes démocratiques. Au référendum de 1980, le PCO, comme son rival En Lutte, prône l’annulation du vote. « Ça me déchirait le coeur de défendre cette ligne politique du Parti, et j’avais la nette impression qu’elle arrivait tout droit des camarades du Canada anglais, qui se fichaient bien de nos aspirations nationalistes », écrit Morand. Défendre les sanguinaires Staline, Mao et Pol Pot crée aussi un malaise chez lui, mais il se sacrifie pour la cause. Il y croit.

     

    Quand ses camarades communistes l’abandonnent au moment d’un conflit syndical menant à son congédiement, Morand déchante. L’année suivante, contesté de l’intérieur par ses membres féministes, nationalistes et démocrates, et en panne de modèle sur la scène internationale, le Parti s’effondre. Plusieurs de ces ex-rouges, dont Roger Rashi, grand dirigeant du PCO à son apogée, demeurent engagés à gauche aujourd’hui (action syndicale et communautaire, Québec solidaire), ce qui témoigne de la profondeur de leurs convictions.

     

    Il y a de l’amertume et un soupçon de raillerie dans ce beau récit d’une désillusion. Morand sait qu’il raconte un égarement de bonne foi, raison pour laquelle il choisit la lucidité critique plutôt que la condamnation. Je le comprends : si j’avais eu 20 ans à l’époque, j’aurais peut-être été avec lui.

    L’époque était rouge. Militer au Québec pour un avenir radieux dans un parti marxiste-léniniste
    ★★★★
    Gilles Morand, M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2017, 152 pages












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