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    Entrevue

    Éric Plamondon, sociologue de l’aberration

    «Taqawan» sonde cette négation de l’autre qui empêche le Québec de réellement exister

    1 avril 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Entre histoire d’une colonie, résistance et petite politique, Éric Plamondon pose des personnages chargés de leurs revendications.
    Illustration: Tiffet Entre histoire d’une colonie, résistance et petite politique, Éric Plamondon pose des personnages chargés de leurs revendications.


    C’est ce qu’on appelle se faire rattraper violemment par l’actualité. « Le jour où j’ai écrit, ici même dans ce bureau, la scène du viol [d’une jeune Amérindienne par des policiers de la Sûreté du Québec en marge de tensions entre Blancs et autochtones dans le Québec des années 80], l’après-midi, le scandale des policiers de l’Abitibi ayant agressé sexuellement de femmes autochtones pendant plusieurs années était révélé par Radio-Canada », lance à l’autre bout de l’écran, via vidéoconférence, le romancier Éric Plamondon. Le Devoir l’a joint à Bordeaux, en France, où il vit depuis 20 ans et d’où, quatre ans après la fin de sa trilogie 1984 (composée de : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S), il vient d’écrire Taqawan (Le Quartanier), dont la sortie est prévue mardi prochain au Québec.


    « Je me suis demandé d’ailleurs si je devais garder cette scène, de peur qu’elle ne semble trop calquée sur la réalité, ajoute-t-il. Mais j’ai fini par accepter d’être, avec cette histoire, en plein dans les préoccupations sociales, dans les enjeux nourris par l’actualité, au Québec comme au Dakota du Nord dans la réserve indienne de Standing Rock, sans en avoir réellement eu conscience. »

     

    « Taqawan », c’est le nom que donnent les Micmacs au saumon lorsqu’il remonte la rivière vers le lieu de sa naissance pour frayer après une longue vie passée en mer. Mais désormais, c’est aussi un autre fil que remonte l’écrivain à la plume aussi efficace que singulière : celui d’une identité québécoise qui se cherche et qui le fait de plus en plus en tentant de renouer avec cette part autochtone rejetée, niée pendant des années, et qui compose bel et bien une des bases de la fondation.

    Photo: Rodolphe Escher Le Quartanier Éric Plamondon
     

    Pour le romancier explorateur de l’américanité, impossible de réussir la réflexion identitaire en cours sans prendre en compte cette part que l’on croit être à l’autre et qui est bel et bien à l’intérieur du « nous ». « Les problèmes que l’on rencontre aujourd’hui avec l’identité québécoise viennent du fait que l’on a nié beaucoup de choses, à commencer par sa composante amérindienne, affirme-t-il. Nous l’avons d’ailleurs niée avec une violence énorme en l’effaçant complètement de l’histoire transmise à plusieurs générations. Or, l’aboutissement total de la violence, c’est de refuser l’autre au point de ne plus le faire exister. C’est ce que nous avons fait ici. Et c’est de cette impasse que, doucement, nous sommes en train de sortir. »


    La violence, avec son caractère absurde et ses conséquences délétères, Taqawan la tient serrée sur sa trame narrative. L’exercice de mémoire prend le chemin du romanesque en nous replongeant dans la crise qui, à l’été 1981, a secoué la Gaspésie à la lisière du Québec et du Nouveau-Brunswick. Sur le pont Van Horne, au-dessus de la rivière Restigouche, trois cents policiers de la Sûreté du Québec se sont frottés aux Micmacs sur fond de droit de pêche, mais surtout dans ce mépris et cette profonde incompréhension qui dictaient alors les relations des mal-nommés « Blancs » avec les Premières Nations.

     

    Entre histoire d’une colonie, résistance et petite politique, Éric Plamondon pose des personnages chargés de leurs revendications : Yves Leclerc, agent de la faune qui va refuser de cautionner la répression, Océane, 15 ans, victime de ces humiliations que l’histoire et la bêtise humaine font hoqueter dans une famille, William, homme des bois qui va sortir de la forêt avec une sagesse nécessaire dans les circonstances, et Caroline, l’enseignante française perdue en Gaspésie avec sa Renault 5 et dont le regard oblique sur les événements et les choses trouble forcément les certitudes.

    Il y a une réalité historique et sociale du Québec que l'on a abandonnée à d'autres et qu'il faut se réapproprier
    Éric Plamondon
     

    Le personnage est sans doute né d’une expérience, celle vécue depuis 20 ans par Éric Plamondon en France lorsqu’il est question des Amérindiens du Québec. « J’ai toujours été troublé de voir que mes interlocuteurs en savaient plus que moi sur la réalité amérindienne », dit le romancier qui suit actuellement un cours en ligne de l’Université Laval sur la nordicité, « donné par un Français », surligne-t-il d’un sourire. « Il y a une réalité historique et sociale du Québec que l’on a abandonnée à d’autres et qu’il faut se réapproprier. Dans mon enfance, on m’a parlé des Grecs, des Égyptiens, mais jamais de ceux qui ont fait exister le territoire avant nous et qui sont à la base d’un métissage qu’il devient gênant de ne plus regarder en face. » Dans Taqawan, Éric Plamondon écrit d’ailleurs que tout le monde au Québec a du sang amérindien : « Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »


    Sa lucidité tient sans doute de la distance de sa posture, celle de l’émigrant, qu’Éric Plamondon, incarnation d’une certaine sociolittérature, préfère voir comme étant simplement à l’origine « d’un regard différent sur les choses ». « Est-il plus juste ? Moins juste ? Je ne le sais pas. Il a surtout une inclinaison qui donne un autre angle à nos problèmes. » Selon lui, le monde s’explique et s’appréhende par la multiplication de points de vue sur un objet plus que par l’affirmation de dogmes et autres grandes vérités.

     

    « J’ai découvert aussi que l’écriture était pour moi le meilleur moyen de revenir au Québec quand je le voulais, dit-il. Tous les matins, quand j’écrivais Taqawan, c’était comme si j’enfilais mes bottes pour partir à la pêche au saumon dans la rivière Restigouche, tout en étant à Bordeaux en janvier. » Une histoire de pêche littéraire nourrie par la nostalgie d’un territoire, reconnaît-il en citant Roland Barthes qui, un jour de 1977, a écrit qu’« au fond, il n’est pays que de l’enfance ». Nourrie aussi par l’urgence de combler un vide identitaire laissé par l’absurde d’un passé et ses tentatives vaines de « faire disparaître une partie de ce que nous sommes », dit-il.

    Taqawan
    Éric Plamondon, Le Quartanier, Montréal, 2017, 224 pages












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