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    Fiction italienne

    La romancière italienne Michela Murgia met en scène une relation périlleuse entre maître et élève

    25 mars 2017 | Yannick Marcoux - Collaborateur | Livres
    Rien n’est laissé au hasard dans cette intrigue de la romancière italienne Michela Murgi.
    Photo: Bojanstory Rien n’est laissé au hasard dans cette intrigue de la romancière italienne Michela Murgi.

    Il arrive parfois que, penché sur l’intimité d’un livre, les joues du lecteur s’empourprent. Même seul dans une pièce, le voilà gêné : l’auteure vient de le démasquer. Voilà peut-être ce qui vous guette avec Leçons pour un jeune fauve, de l’auteure sarde Michela Murgia, qui aborde les rapports humains avec une acuité hors du commun.

     

    Narrée par Eleonora, comédienne émérite, l’histoire tient à peu de chose. Lancée dans la vie un peu maladroitement par une mère effacée et un père autoritaire, elle se retrouve à l’orée de la quarantaine célibataire et foncièrement indépendante. C’est alors qu’elle fait la rencontre de Chirú, dix-huit ans, talentueux étudiant du Conservatoire en violon : « Chirú vint à moi comme les bouts de bois vont à la plage, poli et tordu, déchet rescapé d’une longue dérive. » Frondeur, il demande à Eleonora de devenir sa mentore : elle accepte.

     

    Le roman se présente ainsi en dix-sept leçons et un épilogue, où leur relation se construit de façon complexe. Plus encore qu’un mentorat, une tension amoureuse s’intrique entre eux, qui replonge la comédienne dans ses souvenirs, peuplés de relations similaires. D’abord avec Fabrizio, d’une vingtaine d’années son aîné, jadis son amant et son mentor, qui demeure une vigie pour elle lorsque les tourments la traversent. Lui reviennent aussi en mémoire d’autres garçons, tous adolescents et sur qui elle eut, chaque fois, un ascendant ambivalent, conduisant l’un d’eux au suicide.

     

    Jouant sur l’équivoque de leur relation, les deux êtres avancent ensemble, complices mais aussi adversaires, jusqu’à ce que l’inévitable les rappelle à leur véritable identité : « Si je reconnus Chirú, ce fut à l’odeur de pourriture qui émanait de lui, car cette odeur était identique à la mienne. »

     

    Il est difficile de ne pas songer aux Liaisons dangereuses de Laclos dans ce jeu pervers et magnifique auquel se prêtent les personnages de Murgia. L’amour y est séduisant, certes, mais toujours porté par ses jeux de pouvoir, le rendant dangereux et, ainsi, enivrant. L’auteure tire les ficelles qui animent ses personnages avec brio, nous permettant de plonger, avec eux, au plus profond d’eux-mêmes.

     

    Rien n’est laissé au hasard dans cette intrigue et, jusqu’au coup de théâtre de son dénouement, une tension nous garde en haleine sans jamais faire relâche. Il faut souligner aussi la force des dialogues où, tant dans la connivence que les répliques assassines, les personnages se réfugient, leur parole comme dernier rempart avant l’abandon.

     

    Ayant grandi dans un village « où tout le monde gardait le silence et où personne ne gardait les secrets », Eleonora, l’adulte, habite plutôt un monde de gens bavards qui jamais ne révèlent leurs secrets. C’est là que réside toute l’intelligence de Michela Murgia, nous faisant embrasser ces êtres de contradiction, perfides et amoureux, qui nous rappellent à notre fascinante et ordinaire condition.

    Leçons pour un jeune fauve
    ★★★★
    Michela Murgia, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Seuil, Paris, 2017, 272 pages












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