Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Rosa Montero, les mots dans la chair

    «J’écris pour que la bête sauvage de mes obsessions se tienne tranquille»

    18 mars 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    Entre romans historiques, fictions d’anticipation et romans réalistes, Rosa Montero navigue comme un poisson dans l’eau.
    Photo: Jean-Luc Bertini Entre romans historiques, fictions d’anticipation et romans réalistes, Rosa Montero navigue comme un poisson dans l’eau.

    « Qu’est-ce que le passage du temps nous fait ? Ou, pour le dire mieux, nous défait. Parce que vivre, c’est se défaire dans le temps », avance l’écrivaine madrilène Rosa Montero, qui publie à 66 ans son 15e roman, La chair.

     

    Une femme à l’aube de la soixantaine vient d’être plaquée par son jeune amant. Catastrophe. Qui voudra encore d’elle alors que son corps s’affaisse de partout ? C’est le point de départ de l’histoire.

     

    La peur de vieillir obsède l’héroïne, Soledad (solitude, en français). Tout comme elle obsède l’auteure… depuis très longtemps. « C’était déjà présent dans mon premier roman, que j’ai publié à 28 ans », reconnaît Rosa Montero, de passage à Paris.

     

    Mais pour elle, être jeune n’a rien à voir avec le fait d’avoir une peau lisse ou un corps musclé. « La vraie jeunesse, c’est un tableau noir sur lequel on doit écrire. C’est avoir devant soi toutes les possibilités de vivre n’importe quoi. C’est fantastique, mais ça se termine très tôt. »

    Avec l'humour, on voit les choses comme elles sont, c'est-à-dire petites. Et on se voit comme on est tous : petits.
    Rosa Montero

    Dès la vingtaine, des possibilités se ferment, dit-elle. « Tu peux commencer une nouvelle vie le lendemain, mais pas repartir de zéro. Tu as déjà un sac dans le dos, avec des pierres, qui sont les pierres de ta vie, des choix que tu as faits, des erreurs que tu as commises, de la douleur que les autres t’ont causée, mais aussi de celle que tu leur as causée. Et chaque année, les pierres s’accumulent… »

     

    Résultat : plus on vieillit, plus le sac qu’on transporte est lourd, évidemment. « Mais le plus terrible, fait remarquer Rosa Montero, c’est que le temps qu’on a devant, ce temps avec lequel on peut essayer de se délester d’une pierre ou deux, de réparer quelques erreurs, est de plus en plus court. »

     

    Entre réalité et fiction

     

    Dans La chair, Soledad, une historienne de l’art qui prépare une grande exposition sur les écrivains maudits pour la bibliothèque nationale de Madrid, a réussi sa vie professionnelle alors que sa vie intime est un désastre.

     

    « C’est un personnage furieux, enragé, nuance Rosa Montero, qui a une formation en psychologie et en journalisme. Soledad déteste le monde entier, parce qu’elle pense que tout le monde est plus heureux qu’elle. En fait, elle se déteste elle-même. »

     

    Ce qui sauve Soledad, en quelque sorte : son autodérision. C’est d’ailleurs avec beaucoup d’humour que la romancière la met en scène. « Je crois que l’humour est un moyen de décrire et de comprendre le monde, explique-t-elle. Et c’est très consolateur. Avec l’humour, on voit les choses comme elles sont, c’est-à-dire petites. Et on se voit comme on est tous : petits. »

     

    Pour rendre son ex-amant jaloux, l’héroïne de La chair fait appel à un jeune prostitué beau comme un dieu. Mais sa relation avec lui se transforme de façon imprévue. Elle a beau le trouver ambigu, pour ne pas dire inquiétant, menaçant, elle en est totalement éprise.

     

    « Il y a beaucoup de relations passionnelles qui peuvent être toxiques, dangereuses, fait remarquer Rosa Montero. La plupart nous mettent en contact avec la partie la plus irrationnelle de nous-mêmes, la plus profonde, la plus délirante. L’amour-passion, c’est un délire, une folle invention. Et si tu as de la chance, ça se change en un amour réel… »

     

    La part d’invention dans nos vies par rapport à la réalité. Un autre thème cher à l’auteure. « Chez moi, confie-t-elle, réalité et fiction se mélangent tout le temps. Si je me souviens par exemple de quelque chose qui s’est passé il y a 20 ans, je ne suis pas certaine si je l’ai vécu, imaginé, écrit ou rêvé. Et les quatre possibilités ont la même force vivante pour moi. »

     

    La mémoire, une construction imaginaire, à ses yeux. « On croit qu’on se souvient, mais nous nous racontons des histoires à propos de ce que nous croyons avoir vécu. Et cette narration est en mouvement : elle change avec les années. »

     

    Mélanger les genres

     

    On constate chemin faisant dans La chair que Soledad a vécu un traumatisme effrayant dans l’enfance. Ou du moins, le souvenir qu’elle en garde est monstrueux. On se rend compte aussi qu’elle est obsédée non seulement par la peur de la vieillesse, mais aussi par la peur de l’échec, de l’amour, de la marginalisation, de la folie…

     

    Toutes choses qu’on retrouve, encore là, dans les livres précédents de Rosa Montero, collaboratrice depuis 1976 au quotidien espagnol El País : « J’écris des romans pour faire en sorte que la bête sauvage de mes obsessions se tienne tranquille. »

     

    Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne se renouvelle pas dans la forme. Entre romans historiques, fictions d’anticipation et romans réalistes, elle navigue comme un poisson dans l’eau. Et elle adore mélanger les genres.

     

    Dans L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir, rédigé il y a quelques années à la suite de la mort de son compagnon de longue date, elle amalgamait des éléments de sa propre vie avec le journal de deuil de la scientifique Marie Curie. Dans La chair, elle pousse l’audace jusqu’à se mettre elle-même en scène, comme écrivaine et journaliste, en face de son héroïne de papier.

     

    Vue à travers les yeux de Soledad, qui la prend de haut, Rosa Montero ressemble à ceci : une femme qui joue à la jeune, habillée comme une ado et tatouée un peu partout. La romancière s’en amuse : « Je dois dire qu’elle a assez raison. Je suis très Peter Pan. Je me sens très jeune à l’intérieur et je vis comme si je l’étais, même si je sais bien que je ne le suis pas. »

     

    Parmi les nombreux tatouages qu’elle arbore : « ni pena ni miedo », qui se niche sur sa nuque et qu’elle a emprunté à un poète chilien. « Ni tristesse ni peur, je trouve que c’est une merveilleuse devise pour la vieillesse », conclut Rosa Montero.

    La chair
    Rosa Montero, traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse, Métailié, Paris, 2016, 192 pages












    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Populaires|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.