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    François Blais au centre commercial

    Dans «Les Rivières» suivi de «Les montagnes», l’auteur de «Sam» fait mine d’écrire un roman noir

    18 mars 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Blais zoome sur chacun de ses personnages un instant, avec ce mélange de cynisme et de bienveillance dont il connaît le secret.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Blais zoome sur chacun de ses personnages un instant, avec ce mélange de cynisme et de bienveillance dont il connaît le secret.

    Le centre commercial Les Rivières de Trois-Rivières n’a rien à première vue d’un décor romanesque. À moins bien sûr que vous ne vous appeliez François Blais et que tout votre savoir-faire repose sur une singulière capacité à sublimer situations triviales, lieux anonymes et personnages de perdants pas toujours magnifiques en creuset littéraire.

     

    Bien qu’annoncées comme une relecture façon François Blais des codes du roman noir et du roman fantastique, les « deux histoires de fantôme » composant ce nouveau titre se servent des mécaniques bien huilées sur lesquelles reposent ces genres comme d’un écran de fumée. Sa description presque empathique des désirs d’un pédophile s’impose comme un efficace subterfuge.

     

    François Blais fait donc essentiellement mine de vouloir s’arracher à ses vieilles habitudes, pour s’y enfoncer davantage et poursuivre son exploration des petits riens et autres angoisses sourdes conférant parfois à l’existence des allures d’interminable visite dans un magasin à grande surface.

     

    Matinée ordinaire au centre commercial. Au coeur de la foire alimentaire, des vieux attendent la mort, et « la plus belle fille du monde » attend l’ouverture de la succursale Laura Secord, où elle doit déposer son curriculum vitae. La petite Clémentine Lacombe, elle, attend que ses parents reprennent la route. Elle sera bientôt enlevée.

     

    Mais d’ici là, François Blais zoome sur chacun d’eux un instant, avec ce mélange de cynisme et de bienveillance dont il connaît le secret. Avec tendresse, il accompagne dans ses réminiscences cette vieille dame « née aux Rivières, littéralement, dans une minuscule maison au sol de terre battue, au fond d’une rue étroite et anonyme, à peu près à l’endroit où se trouve le IGA aujourd’hui ».

     

    Éternel chantre de la philosophie de bottine, l’auteur de Document 1 (2001) et de La classe de madame Valérie (2013) sait encore une fois honorer et ridiculiser dans un même souffle les risibles métaphores qu’emploient les gars chauds pour mieux supporter leur sort. Un jeu vidéo époque Commodore 64 devient ici, après plusieurs bières et quelques verres de scotch, la fable d’une vie ne pouvant être menée qu’en choisissant ce à quoi l’on renoncera.

     

    Cavalcade à Saint-Étienne-des-Grès

     

    La deuxième histoire du livre, Les montagnes, est sans doute le texte de François Blais le plus saturé en hilarantes remarques ironiques, d’un type dont il ponctue souvent ses romans, au sujet d’un milieu littéraire où la complaisance se fait monnaie d’échange. Un pastiche des listes d’associations libres composant Cavalcade en cyclorama (Le Quartanier, 2013) de Marc-Antoine K. Phaneuf se déploie quant à lui comme un hommage inattendu à un poète dont la démarche ne pourrait être plus dissemblable de celle de Blais.

     

    À Saint-Étienne-des-Grès, un « écrivain important que personne ne lit, mais qui est bien vu de la critique et des institutions », doit jouir pendant deux mois de la résidence Stanislas-De-Neef. À la quiétude qu’il croyait goûter là-bas se substituera rapidement l’épouvante d’apparitions fantomatiques. En dépeignant un homme gonflé de certitudes cédant peu à peu à la panique et à la tentation des explications ésotériques, François Blais raillerait-il la fragile arrogance du monde des lettres ?

     

    « On m’accorde d’emblée mes quatre étoiles », assure le narrateur au sujet de la générosité systématique des journalistes à son égard. Que François Blais ne prenne pas la grosse tête. Accordons-lui-en trois et demi.

    « Saint-Étienne-des-Grès eût été un beau coin, si on n’avait pas eu la malheureuse idée d’y construire Saint-Étienne-des-Grès. Ce village sans charme et gonflé de prétention a beau se donner pour un milieu de vie dynamique, “où ruralité et modernité se côtoient au quotidien”, il n’est au fond qu’une grosse banlieue en banlieue de rien, un morceau de Terrebonne ou de Repentigny vomi par les dieux au milieu de la forêt mauricienne. D’ailleurs, à l’instar de tous les bourgs-dortoirs du monde, Saint-Étienne a cru bon de se doter d’un slogan creux et mensonger destiné à appâter les jeunes familles à la recherche d’un endroit agréable et sûr pour y élever leurs enfants. “La fierté d’innover”. »

    — Extrait du dernier livre de François Blais

    Les Rivières suivi de Les montagnes. Deux histoires de fantôme
    ★★★ 1/2
    François Blais, L’instant même, Québec, 2017, 192 pages. En librairie mardi.












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