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    Roman espagnol

    Javier Marías en eaux troubles

    11 mars 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    «L’Espagne entière grouille de salauds, des grands et des petits», écrit Javier Marías (sur la photo, le Palais royal de Madrid).
    Photo: Carlos Delgado C.C.-BY-SA «L’Espagne entière grouille de salauds, des grands et des petits», écrit Javier Marías (sur la photo, le Palais royal de Madrid).

    La force de frappe de Javier Marías tient surtout à la manière dont il procède, depuis toujours : de longues propositions sinueuses faites d’incises et de volutes qui s’enroulent autour du cou de son lecteur avant de l’entraîner au fond des choses.

     

    Flirtant parfois avec l’autofiction, l’écrivain espagnol aime à cultiver une sorte de vagabondage narratif, bien incarné dans les histoires d’amour et de ténèbres que sont Un coeur si blanc, Dans le dos noir du temps ou Si rude soit le début, son 14e et dernier roman.

     

    Né à Madrid en 1951 au sein d’une famille d’intellectuels républicains étouffés par le franquisme, Marías aime à soulever le rideau pour aller voir derrière les apparences.

     

    Délaissant un peu — mais jamais complètement — les méandres du coeur et de la mémoire affective, l’écrivain plonge cette fois dans la matière noire du franquisme. Thème incontournable de la littérature espagnole des dernières années, la guerre civile espagnole et les 36 années de dictature qui ont suivi forment une source inépuisable de compromissions, de tabous et de secrets noirs dont l’écrivain visiblement se délecte.

     

    Au début des années 1980 à Madrid, alors qu’il avait une vingtaine d’années, Juan de Vere, le narrateur de Si rude soit le début, est engagé comme secrétaire adjoint d’un célèbre réalisateur de cinéma, Eduardo Muriel. Témoin de la manière ignoble dont Muriel traite sa femme, Beatriz, leur mariage lui apparaît très vite comme « un interminable et indissoluble désastre ».

     

    Sans qu’il en comprenne les raisons, son patron va le charger d’espionner et de se rapprocher d’un ami de sa femme, un médecin qui se serait compromis durant la dictature en faisant chanter des femmes pour obtenir d’elles des faveurs sexuelles.

     

    Mais plus il découvre de choses et moins il comprend l’attitude de son patron. Naviguant en eaux troubles, Juan a l’impression persistante que Muriel assouvit une vengeance impitoyable envers sa femme, par ailleurs suicidaire, qui serait coupable d’une « faute impardonnable ». À quoi bon sortir un jour de l’erreur et révéler soudain la vérité ? Après tout, les morts étaient morts, ils n’allaient pas revenir, alors que la soif de l’avenir était beaucoup plus grande que le besoin d’exhumer le passé.

     

    Mais ce qu’il va découvrir est à la fois moins grave et plus profond… « L’Espagne entière grouille de salauds, des grands et des petits, elle pullule d’individus qui en ont tyrannisé d’autres et en ont tiré profit, qui ont prospéré et qui ont su exploiter la situation, ou qui, dans le meilleur des cas, ont composé avec elle. » Il va surtout finir par être mêlé lui-même, un peu malgré lui et à jamais, aux lourdeurs de cette intimité terriblement malsaine.

     

    Suspense maigre mais languissant qui se déroule à la façon d’un huis clos, Si rude soit le début entremêle assez habilement trame intime et histoire politique, et finit par exercer une certaine fascination.

     

    Et sous ses phrases parfois un peu lourdes, il faut reconnaître que Javier Marías excelle dans le non-dit. Il tisse une toile complexe, quasi inextricable, où nous apparaît à la toute fin l’ampleur sombre du désir, de la mémoire et de l’oubli.

    « Ce qui se passe est passé, irréversible, telle est la terrible évidence, le poids écrasant des faits. Sans doute vaut-il mieux hausser les épaules, hocher la tête et ignorer, accepter qu’ainsi va le monde. “Thus bad begins and worse remains behind”, “Si rude soit le début, le pire reste derrière nous…”, voilà ce que dit Shakespeare dans sa langue. Ce n’est qu’une fois que nous avons hoché la tête et haussé les épaules que le pire sera derrière nous, parce qu’au moins il sera déjà passé. Et ainsi le mal ne fait que commencer, le mal qui n’est pas encore arrivé. »

    — Extrait de Si rude soit le début

    Si rude soit le début
    ★★★ 1/2
    Javier Marías, traduit de l’espagnol par Marie-Odile Fortier-Masek, Gallimard, Paris, 2017, 576 pages












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