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    Littérature française

    Luttes de femmes dans un monde pourri

    «Héritières», de Marie Redonnet, reprend vie trente ans après sa parution initiale

    11 mars 2017 | Guylaine Massoutre - Collaboratrice | Livres
    Le malheur que Redonnet ressasse passe en force dans un seul livre.
    Photo: Bernard Prince Le malheur que Redonnet ressasse passe en force dans un seul livre.

    En traduction, il arrive que certains livres nous parviennent longtemps après leur parution. En revanche, il est rare qu’un roman trouve une seconde vie éditoriale dans sa propre langue après trente ans. C’est pourtant l’aventure d’Héritières (Splendid Hotel, Forever Valley, Rose Mélie Rose) de Marie Redonnet, trilogie qu’elle écrivit en rafale et publia chez Minuit en 1986 et en 1987.

     

    Vint un admirateur, Frédéric Martin, éditeur au Tripode. Et voici que La femme au colt (2016), court roman flamboyant, y précéderait Héritières, femmes héroïques en survie dans un monde pourri. Après trente ans, cette composition poignante fait ainsi peau neuve.

     

    Inoubliables, ces héritières du Splendid Hotel, du presbytère de Forever Valley et de l’Ermitage d’Oat se démènent, infatigables combattantes, harcelées de tous côtés. Troublantes vies qui s’abîment malgré une résistance forcenée, elles sacrifient leur féminité.

     

    L’éclipse

     

    Redonnet a dit sa proximité avec ces femmes démunies. Raconté qu’elle avait donné vie à des voix perdues au fond d’elle-même, archaïques, mythiques, ou peut-être issues de sa lignée, inouïes, inaudibles. Ses romans envoûtants connurent un succès littéraire immédiat. Puis on perdit de vue l’auteure.

     

    Qu’est-il arrivé à cette spécialiste de Genet ? Elle s’est installée au Maroc. A adopté un enfant palestinien. Un long silence entoura la sortie de son roman Diego en 2005 : les tics de son écriture étouffaient son originalité. Elle renonça dès lors à publier.

     

    Entre-temps, plusieurs metteurs en scène, comme Alain Françon et Frédérick Fisbach, avaient porté ses Héritières au théâtre, à l’opéra, car Redonnet inspirait des mondes inédits, angoissants et puissamment imagés.

     

    La résurrection

     

    Ainsi, Splendid Hotel, Forever Valley et Rose Mélie Rose, ainsi que le triptyque théâtral qui en fut le pendant — Tir Lir, Mobie-Diq, Seaside — évoquent ad nauseam la courte vie dramatique de trois jeunes femmes : l’une dans un marécage, l’autre entre un presbytère et un bordel, la troisième dans une île où elle erre jusqu’à accoucher en trouvant la mort.

     

    Elles se battent, l’une pour faire vivre son héritage, un hôtel, la deuxième pour trouver des morts enfouis près d’une église, la troisième par instinct de vie. Le corps est leur outil, et elles vont vers l’hostilité avec audace. Terrain inondé, effondrements, pauvreté crasse, misère masculine, sexuelle et affective, le pire l’emporte.

     

    Le malheur que Redonnet ressasse passe en force dans un seul livre. Quoi qu’elles tentent, ces femmes échouent à déjouer le destin. Mais elles fascinent, avec leur courage, leur peu de moralité et de dégoût. La folie n’y est pas une solution. Ce qui les engloutit, c’est l’excès de dureté du monde et leur dénuement, idée abstraite sous un pessimisme teinté d’humour noir.

     

    Elles sont de toutes les époques, avec leurs corps de travailleuses, leurs ventres ouverts, leur épuisement fatal. Analphabète, orpheline ou enfant trouvée, ces héroïnes archétypales se donnent sans perspective. Et quand on croit anticiper l’intrigue, Redonnet vous entraîne dans l’inconnu plus profond.

    Héritières
    ★★★★
    Marie Redonnet, Le Tripode, Paris, 2017, 352 pages












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