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    Entrevue

    L’homme qui n’aimait pas les femmes

    Le dramaturge suédois August Strindberg est passé au scalpel par ses ex-femmes

    11 mars 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    La romancière Régine Detambel refuse de condamner August Strindberg (photo) en bloc.
    Photo: C.C. Wikimedia La romancière Régine Detambel refuse de condamner August Strindberg (photo) en bloc.

    Marié trois fois, divorcé trois fois. Père de plusieurs enfants, dont il a été séparé. La vie conjugale et familiale n’a pas réussi à August Strindberg, mort dans la solitude en 1912 à l’âge de 63 ans.

     

    Misogyne notoire, être profondément tourmenté, l’écrivain suédois a fait de ses déboires intimes le terreau de son oeuvre, forte d’une soixantaine de pièces de théâtre, dont certaines continuent d’être jouées un peu partout dans le monde, et de plusieurs romans, pour la plupart oubliés aujourd’hui.

     

    Régine Detambel a épluché l’autobiographie en plusieurs volumes de l’auteur de Mademoiselle Julie et la correspondance qu’il a entretenue avec ses trois épouses successives. Elle en a tiré un court roman qui secoue : Trois ex.

     

    « Je me suis emparée du personnage de Strindberg et je l’ai fait mien », précise l’auteure de 53 ans, jointe par téléphone à Montpellier.

     

    Parmi la vingtaine de romans qu’elle a publiés auparavant figurent plusieurs fictions biographiques, comme La splendeur et Opéra sérieux. Elle y met en scène des personnalités plus ou moins connues qui ont eu en commun de frôler l’abîme et d’être habités par une grande énergie créatrice.

     

    Avec Strindberg, elle a trouvé un sujet en or, dit-elle. « C’était quelqu’un de proprement hallucinant. Il avait une vie conjugale décousue, douloureuse, et surtout, c’était un type d’une originalité incroyable, qui non seulement était écrivain, mais jouait de la guitare, peignait, faisait de la photo, de l’alchimie et croyait dans des puissances occultes… »

     

    Trois femmes, angles multipliés

     

    Dans Trois ex, elle pénètre la conscience de son personnage tout en multipliant les angles d’approche. C’est surtout à ses trois femmes qu’elle donne la parole, tour à tour.

     

    « Il ne pouvait aimer qu’en blessant », dit de lui sa première femme, comédienne. On va découvrir chemin faisant que ses griefs sont entièrement partagés par les deux autres, l’une journaliste et traductrice, l’autre également comédienne.

     

    Le portrait qu’elles tracent de lui est effroyable : un homme colérique, jaloux, misogyne, alcoolique, déréglé psychologiquement, obsédé maladivement par l’écriture.

     

    « Il y a tout ça chez Strindberg, glisse la romancière. Il accusait aussi les femmes d’être responsables du chômage et a même publié un traité intitulé De l’infériorité des femmes. »

     

    Elle s’indigne aussi du fait que l’écrivain ne s’est pas gêné pour parler ouvertement de sa vie intime dans son oeuvre, pillant par le fait même celle de ses femmes. « Il les a instrumentalisées, dépossédées de leur vie, de leur jeunesse, de leurs amours, de leur intimité, pour écrire des livres. C’est une autre forme de violence faite à ses épouses. »

     

    La romancière refuse cependant de condamner l’auteur en bloc : « Strindberg n’avait pas un sou. Il essayait de vivre et de faire vivre sa famille de sa plume. » Il faut dire que dans la vieille Europe, au tournant du XIXe et du XXe siècle, les hommes avaient le devoir d’entretenir leur famille, insiste-t-elle. « Il a essayé de résoudre la quadrature du cercle, c’est-à-dire écrire, créer, mais en même temps nourrir sa famille. C’était impossible. »

     

    Il a eu trois enfants de son premier mariage, deux autres avec ses épouses suivantes. Après chaque divorce, il a été séparé de ses enfants, souligne la romancière. « Il ne voulait qu’écrire, mais il lui fallait sans cesse de l’argent pour élever ses enfants et payer des pensions. »

     

    À l’époque, en Suède, la garde des enfants était forcément attribuée à la mère en cas de divorce, rappelle Régine Detambel. « Strindberg a énormément souffert de cette situation qu’il trouvait injuste. Dans sa pièce Le père, il prend d’ailleurs la défense des pères… et il qualifie le mariage de cannibalisme. »

     

    De son vivant, en Suède, Strindberg n’a pas vraiment connu de succès. Trop choquant pour la société bien-pensante de son époque. Parmi les critiques exprimées à l’encontre de son chef-d’oeuvre Mademoiselle Julie, pièce créée en 1888 qui met en scène une femme bien née se donnant à un valet avant de se suicider, celles-ci : « un paquet de chiffons sales qu’on oserait à peine saisir avec des pincettes », « une infamie infinie », « de l’eau croupie ».

     

    Quatre ans auparavant, son recueil de nouvelles Mariés !, dans lequel il peste contre le mariage, la vie de famille et la religion, lui avait valu les pires insultes avant de donner lieu à un procès pour blasphème… où il a finalement été acquitté.

    Régine Detambel

    Un écorché vif sans le sou qui souffre de ne pas être reconnu comme créateur dans son pays. Et qui persévère, refuse de renoncer à sa créativité. C’est aussi le portrait que trace Régine Detombel de Strindberg dans son roman.

     

    « Je trouve que c’est très courageux de suivre sa route, de continuer à écrire même si le public n’est pas au rendez-vous parce que les thèmes abordés ne sont pas politiquement corrects », dit cette bibliothérapeute qui a signé il y a quelques années un petit livre- hommage à la créativité : Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative.

     

    Devant la complexité d’August Strindberg, Régine Detambel demeure perplexe. « J’ai rencontré dans ce personnage quelqu’un qui fait vibrer en moi la femme qui a envie de le gifler. Mais Strindberg fait aussi vibrer en moi la créatrice, qui le comprend, ô combien ! »

    Trois ex
    Régine Detambel, Actes Sud, Arles, 2017, 144 pages












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