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    Rencontre

    Robert Lalonde, un écrivain en sursis

    L’auteur dévoile de nouveaux carnets, hantés par la mort et l’échec

    4 mars 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    «La seule affaire qui ne me démoralise pas avec l’échec, c’est que j’y suis habitué. Au théâtre, 90% de ce qu’on répète est jeté. Je suis habitué à cette démarche qui fait que ça n’a pas de sens que ça soit bon tout de suite. C’est comme ça!», affirme Robert Lalonde.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La seule affaire qui ne me démoralise pas avec l’échec, c’est que j’y suis habitué. Au théâtre, 90% de ce qu’on répète est jeté. Je suis habitué à cette démarche qui fait que ça n’a pas de sens que ça soit bon tout de suite. C’est comme ça!», affirme Robert Lalonde.

    Loin de la ville, à l’abri de ses « porteurs d’opinions et de microbes », comme il l’écrivait dans Le monde sur le flanc de la truite, Robert Lalonde se réfugie dans ses lectures et dans les mots de Virginia Woolf, de Nicolas Bouvier, de Kerouac, de Thoreau, ceux de Peter Handke ou de Miron. Le romancier, acteur, dramaturge, né à Oka en 1947, se nourrit toujours autant de « l’amitié consolatrice des livres » pour affronter les rigueurs du temps.

     

    Si on y retrouve une fois encore ses arbres, son petit lac, un quotidien qu’on lui envie rythmé par l’infatigable spectacle de la nature, ces nouveaux carnets (les cinquièmes, après Le monde sur le flanc de la truite, Le vacarmeur, Iothéka’ et Le seul instant) semblent cette fois hantés par la vieillesse, l’échec et la mort.

     

    D’un livre à l’autre, un même paysage, mais toujours différent. En réalité, sous les humeurs changeantes du temps, c’est lui-même que peint Robert Lalonde, flambant nu été comme hiver au milieu de sa « savane » et devant ses lecteurs.

     

    Au coeur de La liberté des savanes, qui correspond plus ou moins à une année dans la vie de l’écrivain à partir de novembre 2015, se niche un drame retentissant. Un de ses voisins de Sainte-Cécile-de-Milton, en Montérégie, a retrouvé son fils pendu dans son garage. Dès lors, catastrophé, l’écrivain entreprend de s’adresser par écrit au jeune homme décédé — qu’il ne connaissait pourtant pas, admet-il.

     

    Le choc fondateur

     

    « J’en ai fait un personnage de fiction, confie l’écrivain, rencontré dans un café de Granby par une tiède journée de février. Je pense que c’est Flannery O’Connor qui disait ça : si on n’a pas d’abord un choc, le lecteur n’en aura pas non plus. » Le choc que cette affaire lui a causé est palpable. « Il est clair dans mon livre, je crois, que c’est quelque chose que j’aurais très bien pu faire moi-même à cet âge-là », ajoute-t-il.

    Tous ces tiers, quarts, huitièmes de romans, de nouvelles, de récits, au fond de la boîte à bois! Tentatives, projets, visées, intentions, approches, esquisses, poussées et tâtonnements.
    Robert Lalonde
     

    C’est tout cela qui s’est mis en place dans ses nouveaux carnets, en plus de la fragilité qui l’a habité pendant tout l’hiver dernier, liée à des ennuis de santé. « C’est toujours plus facile pour moi de savoir, façon de parler, à qui je m’adresse lorsque j’écris. Quand j’ai compris que je pouvais m’adresser à lui, d’outre-tombe en quelque sorte, peu m’importait de l’avoir connu. Il est devenu ce que j’aurais aimé qu’il soit et qu’il aurait peut-être, qui sait, souhaité être lui aussi. »

     

    C’est ce qu’il se permet de reprocher au garçon dans son livre : ne s’être donné aucune chance de regarder les choses. « Moi qui suis à l’autre bout du spectre, pour ce qui est de l’âge, j’ai eu envie de lui dire qu’il y a un certain mérite, pour peu qu’on compose avec l’échec, à toffer. »

     

    Pour Lalonde, il ne faut surtout pas prétendre connaître une chose qu’on a seulement aperçue. « Il y a cette phrase de Christian Bobin, un écrivain que pourtant je ne fréquente pas tellement : ce qu’on sait de quelqu’un nous empêche de le connaître. C’est une phrase qui m’a frappé parce que je le crois, d’abord, mais aussi parce que ça résume pas mal mon travail. »

     

    « Ç’aurait pu être moi », ce jeune pendu, m’avoue sans détour cet homme depuis longtemps en sursis, doté d’une « âme plus compliquée que la poussière d’une nébuleuse », qui se démène jour après jour avec le sentiment persistant de l’échec. « L’échec, cercle de feu qu’il nous faut traverser, jour après jour, la tête en folie et le coeur arrêté. L’échec qui oblige à durer sans foi ni courage. L’échec et mat, beau temps mauvais temps », écrit-il dans La liberté des savanes, dont le titre renvoie à l’échappée provisoire qu’on permettait à l’esclave qu’on relâchait dans le monde.

     

    Écrire, c’est se compromettre

     

    Aujourd’hui, alors que dans notre société atomisée et immobile chacun est dans son coin, gobant les vitamines du bonheur, les gens — et les jeunes en particulier, impatients et démunis — lui semblent être incapables de gérer l’échec et les conflits. « Même à l’université quand j’enseignais, c’était terrible, les étudiants étaient complètement traumatisés. Je leur donnais le vertige en leur disant : c’est plus compromettant que ça, d’écrire. »

     

    « Je ne sais pas qui je serais, moi, s’il avait fallu qu’on me donne un mode d’emploi sur la façon de me comporter avec l’autre dans ma vie amoureuse. Je ne sais pas où je serais allé… Sans doute nulle part. »

     

    De fil en aiguille, on glisse longuement vers l’oeuvre du Norvégien Karl Ove Knausgaard, écrivain qui en même temps fascine et exaspère Robert Lalonde. « Il y a dans la littérature nordique contemporaine une incommunicabilité entre les gens qui est insensée, qui me fait frissonner. »

     

    Il affirme jeter les trois quarts de ce qu’il écrit, se traite de scribouilleur, se lapide un peu. « Tous ces tiers, quarts, huitièmes de romans, de nouvelles, de récits, au fond de la boîte à bois ! Tentatives, projets, visées, intentions, approches, esquisses, poussées et tâtonnements. » C’est une leçon de travail et de fausse modestie, raconte-t-il, apprise au théâtre. « La seule affaire qui ne me démoralise pas avec l’échec, c’est que j’y suis habitué. Au théâtre, 90 % de ce qu’on répète est jeté. Je suis habitué à cette démarche qui fait que ça n’a pas de sens que ça soit bon tout de suite. C’est comme ça ! »

     

    Et puis, il aime réécrire : ne le plaignons pas. Les carnets le répètent : « La vie, comme l’art, c’est tout ce que nous ne pouvons pas connaître, encore moins maîtriser. »

     

    Le temps file, la conversation bascule, bifurque, s’équilibre, s’épuise un peu, l’envie de fumer le reprend.

     

    Quelques heures plus tard, en ouvrant La mort d’un père, le premier tome du vaste cycle autobiographique de Knausgaard dont nous avons discuté, je tombe sur ces mots que je lui renvoie : « Ce qu’on ne connaît pas assez n’existe pas et ce qu’on connaît trop n’existe pas non plus. Écrire, c’est sortir ce qui existe de l’ombre de la connaissance. C’est ça l’essentiel de l’écriture. Pas ce qui s’y passe ni quelles histoires s’y déroulent, mais le y en soi. Ce y est le lieu et le but de l’écriture. Mais comment l’atteindre ? »

    «On fabrique trop de phrases, enfile trop de mots. Il nous faut tout dire et très vite, comme si déjà, trop tôt, la lumière baissait. Et puis, brusquement — mais tout de même au bout de quelques milliers de pages composées dans une urgence qui soudain nous apparaît insensée —, on se met à faire bref, sec et vif. Le flot impétueux s’est calmé, on a enfin admis, accepté, l’énigme que l’on est à ses propres yeux. On a enfin compris qu’aucune carte n’a été tracée pour celui qui part à la conquête de lui-même. Moi qui ai toute ma trop courte vie ensemencé et sarclé un trop grand jardin, moi pour qui le merveilleux ne signifie rien sauf quand il m’attaque par surprise, moi que la pesanteur recloue sans cesse à sa place, moi qui ai la passion des autres au détriment de moi-même et qui ne m’en soucie pas, je dis aujourd’hui comme Jean Cocteau : J’aime les autres et n’existe que par eux. Sans eux mes balles sont perdues. Sans eux ma flamme baisse. Sans eux je suis fantôme. Que je m’éloigne de mes amis, j’en cherche l’ombre.» Extrait de «La liberté des savanes»

    Éloge du vertige et du vagabondage Lecteur exigeant, relecteur patient et passionné, l’écrivain se désole que la littérature soit de plus en plus considérée comme un divertissement, une enfilade de péripéties qui se doivent de tenir coûte que coûte le lecteur en haleine. Le principe même du vagabondage en littérature, qu’il pratique lui-même sans se gêner, lui semble compromis. Une espèce en voie de disparition. « C’est un peu comme si tout le XXe siècle, toute l’histoire qui a mené à décloisonner ce que c’est que la littérature, n’avait pas existé et qu’il nous fallait revenir au XIXe siècle ! » s’étonne Robert Lalonde. Tenir la main au lecteur ? Ça l’ennuie prodigieusement. « Pourquoi le roman, la nouvelle ou les carnets devraient-ils donner le mode d’emploi ? Ça me semble être bien plus qu’une question d’effort. Dans la lecture, il y a un vertige, sinon il ne se passe rien. Et ce vertige, il faut reconnaître qu’il y a un certain nombre de personnes qui ne peuvent tout simplement pas le franchir. » Christian Desmeules
    La liberté des savanes. Carnets
    Robert Lalonde, Boréal, Montréal, 2017, 184 pages












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