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    Réhabilitation

    Condamnés à lire Hemingway

    Des sentences originales pour ramener les délinquants dans le droit chemin

    25 février 2017 |Catherine Lalonde | Livres
    La lecture obligatoire peut être une leçon plus édifiante qu’une condamnation «normale».
    Photo: iStock La lecture obligatoire peut être une leçon plus édifiante qu’une condamnation «normale».

    Deux femmes de loi, une Américaine et une Italienne. Deux dossiers complètement distincts, en vandalisme juvénile et en indemnisation. Mais dans les deux cas, des sentences qui imposent livres et lectures plutôt que des travaux, de la prison ou des amendes. Et pas des moindres bouquins : ceux de Toni Morrison, Arthur Miller, Hannah Arendt, Ernest Hemingway, ou de notre Margaret Atwood nationale. Faire lire peut-il être mieux que surveiller et punir ?

     

    Le crime semblait odieux. L’historique école pour Afro-Américains d’Ashburn, une des rares en Virginie du Nord à avoir offert, en 1892, une éducation aux enfants noirs, s’est retrouvée, un matin de 2016, couverte de graffitis. Des croix gammées, des « White Power », des « messages racistes », comme le rapporteront alors des médias aussi outrés par le geste que la communauté.

     

    Mais y était aussi dessiné, comme l’explique au téléphone la procureure adjointe Alejandra Rueda, des dinosaures, des pénis, des seins, et « I’m With Stupid ». Cinq jeunes de 16 et 17 ans ont été arrêtés. « Ils pensaient qu’ils taguaient une grange abandonnée. Le geste était donc moins grave que ce qu’il semblait d’abord en être », poursuit Mme Rueda, qui a rapidement réalisé qu’il s’agissait davantage d’un crime stupide plutôt que haineux. Et si les murs se sont retrouvés tapissés de croix gammées, un de ces garçons a précisé ne pas savoir vraiment ce qu’était ce symbole. « Je ne sais pas si ça peut être vrai qu’un jeune de 16 ou 17 ans ignore cela, s’interroge la femme de loi, mais si c’est le cas, c’est un triste constat pour notre système d’éducation. C’est de là que je me suis demandé ce qui m’avait appris, adolescente, ce qu’étaient les croix gammées et la discrimination. Ce sont les livres. »

    Des chapitres de sentence

     

    « Ici, nous avions de jeunes contrevenants ; à leur première offense ; à la cour juvénile, dont le but premier est de viser la réhabilitation, poursuit Mme Rueda. Le crime avait attiré tant d’attention, je me doutais que la sentence serait médiatisée, au moins au sein de notre communauté. Je voulais qu’on puisse tout de suite voir qu’on y avait bien réfléchi, qu’elle pourrait instruire les garçons, mais être également réparatrice pour la communauté. » Et c’est la beauté de la cour juvénile, rappelle celle qui s’est éloignée depuis de la cour : s’y trouve plus de souplesse envers des sentences inusitées, créatives, et il est possible d’y équilibrer autrement punition et réhabilitation.

     

    Fille de bibliothécaire, la procureure adjointe confesse qu’elle a eu l’impression que sa mère lui soufflait à l’oreille durant sa réflexion sur cette sentence. Qui exige que les cinq condamnés choisissent 12 livres parmi une liste de 35 titres, soit un par mois, dont ils disserteront. Chacun peut échanger jusqu’à trois lectures par l’écoute d’un des 14 films aussi proposés — dont La liste de Schindler, Amistad, Esclave pendant 12 ans. La majorité des titres sont des livres que la mère de madame Rueda a un jour glissés dans ses mains. « J’ai commencé par Exodus, de Leon Uris, que j’ai lu au high school, et par où j’ai commencé à comprendre le contexte des enjeux arabo-israéliens. » D’autres titres, comme Lire Lolita au Téhéran, d’Azar Nafisi, ont été de ses lectures d’adulte. Un cercle d’enseignants a aidé à compléter la liste, qui comprend une majorité de titres américains, plusieurs récits de guerre et sur la discrimination. Les garçons devront aussi visiter le Musée de l’Holocauste, et une exposition sur l’incarcération des Japonais pendant la guerre au Musée de l’histoire américaine.

     

    On ne naît pas femme…

     

    En 2013 en Italie, un client est condamné à deux ans de prison pour avoir sollicité une prostituée mineure de 15 ans. Celle-ci, partie civile, réclame ensuite une indemnisation de quelque 20 000 euros. La sentence, tombée en 2016, a plutôt obligé le coupable à acheter à la victime une jolie petite collection de titres traitant essentiellement de l’identité féminine, des genres, des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, du féminisme, ainsi que Le Journal d’Anne Franck, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar et les poésies d’Emily Dickinson. Des livres qui ont aidé la juge Paola Di Nicola à former sa propre pensée — Alba De Cespedes, Adriana Cavarero et Luce Irigaray étant parmi ses auteurs marquants.

     

    « L’idée est venue parce que le crime dans ce cas était la prostitution, et que si le coupable payait, on répétait le même phénomène qu’en prostitution. C’était un choix symbolique, et une manière de dire que tous les choix ne tournent pas autour de l’argent », dit en français Flavia Pacella, traduisant au téléphone les chantants propos de la juge.

     

    C’était la première fois en Italie qu’un juge interprétait de manière créative le Code civil et les dispositions relatives à l’indemnisation. Le monde juridique a accueilli l’innovation avec méfiance, sinon silence, alors que la communauté en a beaucoup discuté, et surtout de manière positive. « Je suis convaincue qu’une réflexion est nécessaire, ainsi que des moments où l’on rompt avec la tradition, précise Mme Di Nicola. Ma sentence ne se voulait ni morale ni moralisante, mais importante pour la culture et la connaissance. »

     

    La lecture peut donc être un outil de réhabilitation ? « Plutôt la culture et la connaissance, répond la juge. Et ce ne sont pas tant des outils d’éducation et de réhabilitation que des moyens d’apprendre à faire des choix réellement libres. Et dans ce cas-là, la victime n’était pas libre de choisir son destin. »

     

    Une lecture très obligatoire, punitive même, peut-elle avoir l’impact de celle qui a été partagée par un ami ou un professeur favori ?

     

    « Non, tranche la juge italienne. Mais c’est important symboliquement que l’État italien ne reproduise pas un système purement fondé sur l’argent, et qu’il fournisse au contraire des instruments de connaissance. »

     

    La procureure adjointe américaine est plus pondérée. « Je ne sais pas si ça peut être efficace. Je n’ai jamais essayé rien de tel auparavant. Mais je pense vraiment qu’il peut y avoir davantage de retombées positives que si les garçons avaient plaidé coupables, avaient été mis en probation, avaient payé leur caution et était passés une fois par mois pour un dépistage de drogue. Dans un an, ils doivent repasser devant la cour, qui décidera si elle laisse tomber ou non les chefs d’accusation. J’ai hâte de savoir s’ils auront quelque chose à dire sur l’impact — ou non — de cette sentence. »

    La liste de livres Les 35 recommandations de lecture pour sensibiliser aux différences et tensions culturelles et raciales, choisies par la procureure adjointe en Virginie du Nord Alejandra Rueda. Les cinq accusés devront lire et commenter 12 livres de cette liste, pendant un an. Les dates sont celles, autant que possible, des éditions originales, et les titres ceux des traductions françaises.

    La couleur pourpre, d’Alice Walker, 1982

    Un enfant du pays, Richard Wright, 1940

    Exodus, Leon Uris, 1958

    Mila 18, Leon Uris, 1961

    Trinité, Leon Uris, 1976

    Je m’appelle Asher Lev, Chaim Potok, 1972

    L’élu, Chaim Potok, 1972

    Le soleil se lève aussi, Ernest Hemingway, 1926

    La nuit, Elie Wiesel, 1956

    Les sorcières de Salem, Arthur Miller, 1953

    Les cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini, 2003

    Mille soleils splendides, Khaled Hosseini, 2007

    Le monde s’effondre, Chinua Achebe, 1958

    La servante écarlate, Margaret Atwood, 1985

    Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee, 1960

    Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, Maya Angelou, 1969

    La vie immortelle d’Henrietta Lacks, Rebecca Skloot, 2010

    L’autre rive du monde, Geraldine Brooks, 2011

    América, TC Boyle, 1995

    L’oeil le plus bleu, Toni Morrison, 1970

    A Hope in the Unseen, Ron Suskind, 1998

    Down These Mean Streets, Piri Thomas, 1967

    Black Boy, Richard Wright, 1945

    Le grand combat, Ta-Nehisi Coates, 2008

    Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Hannah Arendt, 1963

    The Underground Railroad, Colson Whitehead, 2016

    Lire Lolita à Téhéran, Azar Nafisi, 2003

    Le viol de Nanking, Iris Chang, 1997

    Ma vie rebelle, Ayaan Hirsi Ali, 2007 ?

    La vie volée de Jun Do, Adam Johnson, 2012

    La couleur des sentiments, Kathryn Stockett, 2009

    Pleure, ô pays bien-aimé, Alan Paton, 1948

    Quand l’oiseau disparut, Alan Paton, 1953

    Une saison blanche et sèche, André Brink, 1979

    Ghost Soldiers, Hampton Sides, 2001












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