Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Essai québécois

    Serge Truffaut nous amène aux racines du capitalisme stalinien et de ses conséquences néfastes

    25 février 2017 | Ulysse Bergeron - Collaborateur | Livres
    Illustration: Tiffet

    Le 9 novembre 2016 au matin. Les démocrates se réveillent avec une gueule de bois à la suite de l’élection de Donald Trump. Les investisseurs, eux, attendent impatiemment l’ouverture des marchés. Comment les principaux indices boursiers réagiront-ils à l’élection du magnat de l’immobilier, ex-vedette de téléréalité ? Quelques heures suffiront avant qu’ils soient aspirés vers le haut. Trois mois plus tard, le Dow Jones, le Nasdaq et le S&P 500 continuent, jour après jour, à atteindre des sommets historiques.

     

    Surprenant ? Non. Le 45e président américain envisage de déréglementer les secteurs financier et bancaire. Et justement, ce sont ces fils invisibles qui relient pouvoir politique et puissances financières qui intéressent le journaliste Serge Truffaut, ex-éditorialiste au Devoir, dans son essai Anatomie d’un désastre. La crise financière de Reagan à Trump.

     

    Le constat du journaliste est tranchant : nous évoluons dans un « capitalisme stalinien », soit un système financier déshumanisant, violent pour les laissés-pour-compte. Un système où règne le « deux poids, deux mesures » : « Le trafiquant de drogue ? Je l’envoie derrière les barreaux. Le trafiquant de malversations financières ? Je le récompense en lui accordant toujours plus d’avantages fiscaux. »

     

    Avec l’élection de Trump, Truffaut estime que le pire reste à venir. Rapide coup d’oeil à l’entourage du nouveau président : « [Stephen] Bannon, l’ex de Goldman Sachs, est conseiller principal et stratège en chef de Trump. De cette banque qui a été avec d’autres au coeur du désastre financier de 2008, Trump a aussi choisi Steven Mnuchin pour être secrétaire au Trésor ainsi que Gary Cohn, numéro deux de Goldman Sachs jusqu’à tout récemment, au poste de patron du très influent National Economic Council. »

     

    La critique de Serge Truffaut est sévère. Elle est surtout documentée et éclairante. L’élection de Donald Trump y est présentée comme l’aboutissement d’une démolition d’un système réglementaire hérité du New Deal de Roosevelt.

     

    Pour faire le récit de ce démantèlement, le journaliste remonte aux origines de la pensée néolibérale et libertarienne : Friedrich Hayek, Ayn Rand, Milton Friedman. Il poursuit en décortiquant les initiatives qu’elle a inspirées à des gouvernements au cours des années 1970 et 1980, s’attardant particulièrement aux initiatives du « triumvirat » Margaret Thatcher, Ronald Reagan et… Brian Mulroney.

     

    Au Canada, rappelle-t-il avec justesse, Brian Mulroney a jeté les bases en 1986 du décloisonnement (terme que déteste Truffaut !) des quatre piliers de la finance canadienne : assurance, banques, fiducies, valeurs mobilières. « En moins de dix ans, les banques canadiennes ont fait main basse sur l’ensemble, ou presque, des activités financières. En moins d’une décennie, on a assisté à une concentration du capital jamais vue en Amérique du Nord jusque-là. » La particularité de l’ouvrage — et son intérêt — réside dans le fait qu’il démontre clairement, dans un langage accessible aux néophytes de la finance, l’emballement d’un système financier mondial lorsqu’on le déréglemente.

     

    Comment des acteurs financiers ont-ils profité du laxisme réglementaire ? Comment ont-ils complexifié les produits financiers au point de les rendre à ce point toxiques et incompréhensibles que même les banquiers centraux ne pouvaient les comprendre ? Mais surtout, qui sont les cerveaux derrière ces mutations qui aboutirent à la crise financière de 2008 ?

     

    La nouvelle jungle financière

     

    Le lecteur passe ainsi des coulisses des grandes banques d’investissement que sont Goldman Sachs et JP Morgan à l’univers trop peu médiatisé de la finance de l’ombre (shadow banking). Ce phénomène légal, non réglementé, gravite à l’extérieur du système bancaire traditionnel et « représente 30 % du système financier mondial ».

     

    Bienvenue également au royaume des quants, ces analystes quantitatifs qui créent des algorithmes permettant d’optimiser la spéculation boursière. Ces surdoués de l’informatique et des mathématiques forment « une secte qui se distingue des autres sphères d’activités économiques par le culte du très court terme ».

     

    Truffaut fait bien de nous rappeler ses effets dévastateurs : le détenteur moyen ne conserverait une action que l’instant de 10 secondes, comparativement à quatre ans au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

     

    Et la crise financière de 2008 ? Outre la douche froide sur l’économie réelle, il s’agit surtout d’une occasion ratée par les autorités, qui n’ont pas su baliser adéquatement les activités financières, estime avec raison le journaliste. Certes, le gouvernement américain accoucha en 2010 de la loi Dodd-Frank, dont le but est de protéger davantage les consommateurs et dassurer plus de transparence de la part des banques. Mais déjà, quelques semaines seulement après son entrée en fonction, Donald Trump a commencé à en écrire l’épitaphe. Retour à la case départ !

    Crise financière: trois questions à l’auteur Les marchés financiers sont intimement imbriqués dans le politique et le social. Or l’incertitude politique et sociale induite par l’élection de Donald Trump ne s’est pas manifestée sur ces marchés, qui, au contraire, depuis l’arrivée de ce dernier à la Maison-Blanche, indiquent un grand optimisme. Comment expliquer cela ?

    L’optimisme des marchés financiers que vous évoquez s’explique très simplement. Depuis la victoire de Trump, ce dernier a nommé des cadres supérieurs présents ou passés de Goldman Sachs à des postes clés, notamment au Trésor et au très puissant National Economic Council, ainsi que des patrons de fonds spéculatifs qui n’ont que le mot « privatisation » à la bouche. Lorsqu’il ne s’agit pas de personnes issues de ce milieu, il a fait appel à des croisés de la réduction de l’État à une peau de chagrin. On pense notamment à Betsy DeVos, ministre de l’Éducation, qui entend « faire la peau », il n’y a pas d’autre terme, au réseau public, car elle souhaite, à long terme, que les fous de Dieu et leurs théories à ranger au rayon du négationnisme, on pense notamment au créationnisme, occupent le devant de la scène pédagogique.

    L’autre moteur de cet optimisme est le suivant : comme les marchés s’y attendaient, la victoire de Trump s’est traduite, il y a une dizaine de jours, par l’abolition de la réforme Dodd-Frank du secteur financier, pourtant bien timide. Le nouveau gouvernement est allé jusqu’à supprimer une règle éthique élémentaire, et qui devait avoir force de loi prochainement : soit obliger le courtier à voir à l’intérêt de son client d’abord et avant tout. Aussi inimaginable que cela puisse paraître, l’absence d’une telle règle explique que les malfrats de Wall Street n’ont pas été poursuivis.

    Vous écrivez que la déréglementation est la mère de tous les emballements sur les marchés boursiers. Est-ce dire que nous sommes dans l’antichambre d’une prochaine crise financière mondiale ?

    En fait de déréglementation, je crois qu’il faut plutôt parler de destruction. Car depuis le milieu des années 1980, les gouvernements se sont appliqués avec méticulosité à abolir les balises érigées par le gouvernement Roosevelt dans les années 1930 afin d’éviter une autre crise comme celle de 1929. Toujours est-il que, faute d’avoir discipliné les acteurs financiers, faute d’avoir mis un terme à cette contradiction (sic) du capitalisme que sont l’existence et le maintien de banques jugées «too big to fail» — trop grosses pour qu’on les laisse tomber —, autrement dit des banques assurées du soutien de l’État en toutes circonstances, oui, il faut s’attendre à une autre crise. Viendra-t-elle de l’endettement étudiant, des ménages, de l’immobilier ? Allez savoir ! À titre indicatif, je tiens à souligner que le prix moyen d’un appartement situé à New York a dépassé, en décembre 2015, le cap du… million !

    Vous parlez dans votre bouquin des «plombiers», ces « manipulateurs géniaux de la clé à molette informatisée » qui oeuvrent dans les coulisses de la finance opaque. En quoi ces plombiers pourraient-ils venir précipiter cette crise ?

    Ah, ces chers plombiers ! Ils me font penser à ce commentaire de G. K. Chesterton : «Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison.» Car ces plombiers qui accaparent désormais plus de 40 % des transactions boursières par l’entremise de leurs plateformes se moquent totalement de l’exercice que commande la rationalité. La qualité de tel produit, la pertinence de telle stratégie d’Apple ou de General Electric, l’essor de Toyota ou de Heinz ne font pas partie de leur logiciel intellectuel. Ils sont préoccupés d’abord et avant tout par la déstabilisation de telle compagnie. Une fois cela réalisé, ils agissent de manière à empocher.
    Propos recueillis par Fabien Deglise
    Anatomie d'un désastre
    ★★★★
    Serge Truffaut, Éditions Somme toute, Montréal, 2017, 288 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.