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    Fiction québécoise

    Le regard lucide de Blaise Ndala sur l’instrumentalisation de l’horreur

    18 février 2017 | Yannick Marcoux - Collaborateur | Livres
    Blaise Ndala écrit d’une plume libre qui parfois gagnerait à plus de concision.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Blaise Ndala écrit d’une plume libre qui parfois gagnerait à plus de concision.

    Comprendre le monde par-delà ses frontières, voilà le projet que s’est donné Blaise Ndala. Après un premier roman dans lequel il abordait les dessous du « combat du siècle » entre Foreman et Ali dans son Congo natal, celui qui habite désormais Ottawa signe aujourd’hui Sans capote ni kalachnikov, où les violences d’un pays fictif, la République de Cocagnie, troublent l’ennui plat de nos téléviseurs.

     

    Le roman, construit en deux trames, repose d’abord sur l’histoire de deux enfants-soldats. Fourmi rouge et Petit Che, deux cousins, cherchent à venger la mort injuste de leur père respectif en s'enrôlant dans une milice censée rétablir l’ordre au pays. Une mutinerie renverse le général et le remplace par Rastadamus, archétype du dictateur sanguinaire qui a introduit un régime de terreur et laissé sur son passage nombre de victimes, parmi lesquelles plusieurs femmes violées : « Il aura fallu, à coup sûr, que mijote sur le feu de la sottise humaine le chaos dans sa plénitude, avant que cette contrée n’entre par effraction au coeur de votre quotidien, comme avant elle Hiroshima, Sarajevo et tout le bazar. »

     

    L’outrage de cette situation amène la réalisatrice québécoise Véronique Quesnel au pays. Son idole, c’est Lucille Teasdale. Tout comme elle, elle rêve de montrer l’injustice et de changer le monde. Investiguant d’abord sur la cruauté des compagnies minières qui ne carburent qu’aux profits, ses recherches la mènent sur la piste de Sona, jeune fille de 14 ans et esclave sexuelle de Rastadamus, qui va devenir la tragique vedette du documentaire valant à la réalisatrice une consécration aux Oscar.

     

    En effectuant quelques retours dans le passé, les deux trames génèrent un habile suspense où les destins improbables des cousins et de la réalisatrice vont se rencontrer. Se révèle alors l’instrumentalisation de l’horreur et le sacre des projecteurs : « On croyait l’homme un loup pour l’homme. N’était-ce pas vendre au rabais la peau de la bête avant de la connaître ? »

     

    Une approche méthodique

     

    L’horreur du sujet force peut-être l’auteur à adopter une certaine pudeur, ce qui empêche le lecteur de vraiment la ressentir. Il est possible que ce soit à dessein, puisque l’enjeu n’est pas tant de nous sensibiliser aux crimes horribles que d’interpeller tous les témoins distants de ce drame. Le public lointain et passif devant sa télévision en fait partie.

     

    Sans jamais le condamner, le roman montre l’appareil qui transforme la violence en spectacle, en usant d’une rhétorique agile pour ausculter les rapports de pouvoir qui tissent nos sociétés.

     

    Blaise Ndala écrit d’une plume libre qui parfois gagnerait à plus de concision. De même, ses personnages auraient pu profiter d’une langue distincte de la narration, mais la prose du romancier reste subtile et amuse, se jouant de la langue avec un plaisir contagieux.

     

    L’enfer est pavé de bonnes intentions et Blaise Ndala prend un malin plaisir à le démontrer par ses pas de côtés sur les chemins qu’emprunte notre société pour venir en aide aux populations en souffrance loin de chez nous. Il fait grincer le mécanisme pourtant bien huilé du monde du spectacle, en se demandant à qui, des opprimés ou des entreprises charitables, elles profitent le plus. Brillant et incisif, Sans capote ni kalachnikov nous offre, contre les réponses de la guerre, les questions de la paix : « Ceux qui leur voulaient du bien pouvaient-ils ignorer tout le mal que leur générosité engendrait ? »

    Sans capote ni kalachnikov
    ★★★ 1/2
    Blaise Ndala, Mémoire d’encrier, Montréal, 2017, 276 pages












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