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    Histoire

    Un Québécois aurait découvert les premières images animées de Marcel Proust

    16 février 2017 |Catherine Lalonde | Livres
    «Il a un visage très particulier de profil, et de face un ovale pratiquement parfait. C’est de côté qu’on peut le reconnaître très bien», explique l’historien et théoricien du cinéma Jean-Pierre Sirois-Trahan.
    Photo: YouTube «Il a un visage très particulier de profil, et de face un ovale pratiquement parfait. C’est de côté qu’on peut le reconnaître très bien», explique l’historien et théoricien du cinéma Jean-Pierre Sirois-Trahan.

    Ne clignez pas des yeux. Dans un film 35 millimètres de la famille Greffulhe, capté à Paris par un tourneur de manivelle lors du mariage d’Armand de Guiche et d’Elaine Greffulhe — la fille de l’un des modèles de la littérairement célèbre duchesse Guermantes —, à la 37e seconde, chapeau melon baissé sur les yeux et redingote pâle, passe, juste un pas à côté du tapis rouge à l’arrière de l’église, Marcel Proust. Cette trouvaille, un premier film où apparaît, de pied en cap, en chair et en os, le célèbre auteur d’À la recherche du temps perdu, a été faite par l’historien et théoricien du cinéma à l’Université Laval Jean-Pierre Sirois-Trahan. Rendue publique dans le dernier numéro de la Revue d’études proustiennes (Classiques Garnier), la vidéo extraite du film est devenue virale mercredi, jusqu’à avoir raison des serveurs de la revue savante.

     

    C’est par hasard et par acharnement que M. Sirois-Trahan a pu mettre au jour cette image mouvante et émouvante de Marcel Proust. Codirecteur du numéro Proust au temps du cinématographe de la Revue, on lui a signalé, alors qu’il préparait la dernière édition, qu’un film du mariage auquel Proust assistait dormait dans les archives du CNC à Bois-d’Arcy, en France — ce lieu où on archive, avec attention, les pellicules nitrate, « car ces films sont explosifs », précise l’historien.

     

    « Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd », explique en entrevue téléphonique M. Sirois-Trahan, qui a décidé de se rendre sur les lieux, même après avoir été prévenu que plusieurs proustiens étaient venus, et avaient conclu que l’auteur ne figurait pas sur la bande de 34 mètres.


     

    Le physionomiste proustien

     

    « Quand j’ai su que j’allais voir le film sur une télé, dans un petit cubicule, j’ai regardé énormément de photos de Proust. J’ai essayé de mémoriser les caractéristiques de son visage, dans plusieurs angles. Il a un visage très particulier de profil, et de face un ovale pratiquement parfait. C’est de côté qu’on peut le reconnaître très bien. J’ai regardé le film, en faisant constamment des arrêts sur image. »

     

    Et, à la 37e seconde, lumière ! « C’est lui ! C’était une évidence, en fait. »

     

    Des recherches contextuelles ont suivi. « On sait que Proust était à ce mariage », le 14 novembre 1904. Il a 33 ans.

     

    « Ce qui est particulier, c’est la façon dont il est habillé, un peu bizarrement, alors que tout le monde est en habit — jaquette noire, chapeau haut de forme huit-reflets —, comme un dandy à part des autres. À cette époque, il portait une redingote gris pâle, un chapeau melon ; tiré à quatre épingles. Alors que par la suite, quand il va s’enfermer dans sa chambre pour écrire son grand oeuvre, il va se négliger ; ce ne sera plus tout à fait la même personne. »

     

    C’est peut-être l’ironie : qu’un spécialiste du cinéma identifie l’auteur là où des proustiens aguerris ont échoué. « Quand on est historien d’un autre champ, on cherche autre chose ; j’avais probablement un autre regard comme historien du cinéma des premiers temps. Un des effets secondaires de cette trouvaille, c’est qu’on va probablement trouver d’autres films avec Proust dans les prochaines années. Déjà, quelqu’un m’a écrit en disant qu’il l’aurait retrouvé dans un autre film… Ça me paraissait absolument impossible qu’il ne soit jamais apparu dans aucun film », et ce, même si on estime que 80 % des films muets ont disparu. « C’était quelqu’un de très mondain, avant de se réfugier dans sa chambre aux murs de liège. Et à l’époque, il se tournait tant de petites vues animées d’actualité… »

     

    Aucune preuve absolue ne pourra confirmer cette découverte, d’autant qu’à cette époque, avant qu’il ne gagne le Goncourt, en 1919, Proust n’est pas connu comme écrivain. « Les gens le considéraient comme un dandy avec beaucoup d’esprit. Il paraît que c’était la personne la plus drôle de Paris, avec Anna de Noailles. Il avait fait un recueil, début 1896, passé inaperçu, et des articles dans le Figaro. » Malgré la nébuleuse d’incertitude, le film reste important. « C’est le monde des Guermantes, le faubourg Saint-Germain, l’aristocratie la plus huppée de l’époque ; et la comtesse Greffulhe est l’un des modèles principaux de la duchesse », poursuit M. Sirois-Trahan.

     

    « Le cinéma a ce pouvoir de présentifier les êtres, de les rendre quasi vivants, conclut le spécialiste. Plusieurs proustiens, proustologues et proustomanes ont dû avoir aujourd’hui la même émotion. Car les photographies, surtout à cette époque, étaient très composées. On n’a pas le sentiment d’y voir la personne vivre. Alors que quelques secondes de Proust en mouvement nous donnent l’impression de le connaître davantage. »

    Un Proust déjà connu? L’histoire de la trouvaille d’une image filmée de Marcel Proust en 1904, ainsi que de la manière dont l’historien du cinéma à l’Université Laval Jean-Pierre Sirois-Trahan l’a dénichée, a fait le tour de la planète littéraire occidentale depuis hier.

    Or l’auteure Laure Hillerin, biographe de la comtesse Elisabeth Greffulhe — l’un des modèles de la duchesse de Guermantes d’À la recherche du temps perdu —, mentionnait déjà l’existence de cette pellicule dans La comtesse Greffulhe. L’ombre des Guermantes (Flammarion, 2014). « J’avais signalé aux conservateurs des Archives françaises du film qu’on y voyait Marcel Proust et ils n’avaient pas plus réagi que cela, relate Mme Hillerin dans une entrevue accordée à Télérama. Aujourd’hui, je me dis que c’est dommage, que j’aurais dû insister, mais je ne pensais pas que quelques secondes de film mettraient la communauté proustienne à ce point en émoi. […] Je ne comprends pas pourquoi tout d’un coup tout le monde réagit. Ce chercheur de l’Université Laval, Jean-Pierre Sirois-Trahan, doit avoir un service de communication très bien organisé ! » 

    Mais, comme l’ont rétorqué certains, si le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, directeur de l’édition La Pléiade de la Recherche, ne connaissait pas ce petit bout de film, peut-être fallait-il qu’il soit redécouvert…













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