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    Présidence américaine

    Le visage attendu du «démagogue charlatan»

    Un livre-choc dresse le portrait de Donald Trump en monstre de Frankenstein

    11 février 2017 | Michel Lapierre - Collaborateur | Livres
    Selon Robert Kagan, les Américains sont en colère à cause de «la haine d’Obama» que la propagande républicaine a su leur insuffler et dont Trump «a eu la chance» de recueillir les fruits.
    Photo: Robyn Beck Agence France-Presse Selon Robert Kagan, les Américains sont en colère à cause de «la haine d’Obama» que la propagande républicaine a su leur insuffler et dont Trump «a eu la chance» de recueillir les fruits.

    Revers juridique mal reçu pour son décret anti-immigration, remise en question de ses facultés mentales par un ex-membre du Conseil de sécurité national : la semaine qui se termine a une fois de plus dressé le portrait d’un Donald Trump arrogant, impétueux, vulgaire et psychologiquement instable. Dans un ouvrage collectif, plusieurs voix de l’Amérique font l’autopsie d’une catastrophe présidentielle qui pourtant avait été annoncée.


    On reste interloqué quand le politologue américain Robert Kagan, pourtant considéré comme l’un des théoriciens du néoconservatisme, écrit, dès le 18 mai 2016, dans le Washington Post, à propos de Donald Trump : « Voilà comment le fascisme arrive en Amérique. » Encore plus virulente, sa contribution à l’ouvrage collectif Pourquoi Trump traite du « monstre de Frankenstein » que les républicains se sont créé et qui, selon lui, leur transfuge, les détruira.

     

    Kagan, l’un des 14 collaborateurs du livre, soutient que le succès de celui qu’il appelle le « démagogue charlatan » résulte de « l’obstructionnisme effréné » que le Parti républicain a pratiqué au Congrès, des « constantes demandes d’invalidation des décisions de la Cour suprême », du « compromis assimilé systématiquement à de la trahison », bref du discrédit jeté sur le système politique. Ce qui aurait justifié Trump de « balayer » sans vergogne les institutions dans l’esprit crédule d’un large public en colère.

     

    Venant d’un conservateur éclairé qui, en 2016, rompit avec le Parti républicain pour appuyer la candidature présidentielle de la démocrate Hillary Clinton, l’opinion a un poids déterminant. D’autant qu’elle explique les causes subliminales de la réussite de Trump. En signalant que le Parti républicain « s’accommode du racisme dans ses rangs et l’exploite », Kagan précise : « La majorité des républicains ne sont certes pas des racistes. Mais ils encouragent ces sentiments. »

     

    Selon lui, Trump n’a fait que reprendre le flambeau en cultivant un terrain « que le parti avait déjà bien labouré » et où le mépris envers l’ex-président démocrate Barack Obama, sentiment « teinté de racisme anti-Noirs », devenait le moteur de toutes les xénophobies. Pour Kagan, les Américains ne sont pas en colère « à cause de la stagnation des salaires », mais à cause de « la haine d’Obama » que la propagande républicaine a su leur insuffler et dont Trump « a eu la chance » de recueillir les fruits.

     

    Voilà l’analyse à la fois la plus subtile et la plus convaincante du livre. Loin d’affaiblir celles des autres collaborateurs, tous hostiles à Trump, elle les complète par l’attention formelle qu’elle porte à l’inconscient sociopolitique, souci qui, sans elle, restait assez implicite. Autre politologue américain, Mark Lilla se rapproche de Kagan en apportant la touche d’humour qui lui manquait.

     

    Lilla déclare que Trump « n’est pas raciste » et s’empresse d’ajouter : « Mais il est parfaitement à l’aise dans ce rôle si la situation l’exige. » Selon lui, Trump est d’abord « un homme de spectacle », devenu populaire grâce à sa participation à une émission de téléréalité où il incarnait l’homme d’affaires qui met tout le monde à la porte. Comme plus tard en politique, il était, résume Lilla, « arrogant, tenace, brutal et satisfait de sa personne ».

     

    Si des gens à l’aise ont voté pour Trump, c’est parce qu’ils souhaitaient maintenir le menu peuple dans une dépendance qui favorise la stabilité du système sociopolitique en plaisant aux élites à qui elle profite. Voilà ce que Lilla sous-entend lorsqu’il définit « le coeur de l’électorat de Trump » comme des Blancs peu scolarisés. Pour ceux-ci, écrit-il, les gens qui « boivent du vin et non de la bière » ne sont pas « vraiment américains ».

     

    Ensorcelées par Trump, les victimes de la désindustrialisation croient que, grâce à lui, la mythique prospérité égalitaire des Américains se réalisera. Loin de l’humour grinçant de Lilla, l’économiste Gabriel Zucman, lui aussi collaborateur de l’ouvrage, rappelle sèchement une renversante disparité : « Le 1 % d’Américains les mieux rémunérés engrange 20 % du total des revenus. C’est moins de 10 % dans chacun des pays d’Europe occidentale. »

     

    Aujourd’hui, beaucoup d’Américains comptent sur les tribunaux pour annuler le décret présidentiel qui empêche les ressortissants de sept pays, peuplés surtout de musulmans, de fouler le sol des États-Unis. Le journaliste français Sylvain Cypel, cheville ouvrière de Pourquoi Trump, évoque la possibilité de destituer Trump si, au Congrès, les démocrates viennent à former une coalition contre lui, avec un nombre suffisant de républicains prêts à réparer le mal qu’ils ont semé.

     

    C’est là un scénario extrême, mais à la hauteur du monstre de la téléréalité.

     

    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
    Pourquoi Trump: Comprendre les fractures de l’Amérique
    ★★★ 1/2
    Sous la direction d’Éric Fottorino, Philippe Rey, coll. «Les indispensables», Paris, 2017, 96 pages












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