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    Mathieu Bock-Côté penseur moderne et sceptique

    Louis Cornellier
    11 février 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Mathieu Bock-Côté est souverainiste, pourfend le multiculturalisme et critique l’islamisme, non sans préciser que c’est « une bonne chose […] de permettre aux musulmans de vivre librement leur foi dans nos sociétés ». Il ne s’oppose pas à l’immigration, mais il en suggère une baisse des seuils, « pour les accorder à nos capacités réelles d’intégration ». Il n’en faut pas plus pour que certains le qualifient de penseur réactionnaire et xénophobe, voire fasciste. Dans la tourmente des attentats de Québec, dont il s’est dit horrifié et dégoûté le soir même sur Twitter, des commentateurs échauffés n’ont pas hésité, dans un amalgame inepte, à affirmer que le discours identitaire de Bock-Côté nourrissait la haine.

     

    Il est vrai que le volubile essayiste n’est pas un homme de gauche consensuel. Peut-on, pour autant, le considérer comme un penseur rétrograde et dangereux, attaché à la défense des vieilles injustices ? De quoi, au juste, Bock-Côté est-il le nom ?

     

    Le nouveau régime, son plus récent essai, fournit une éclatante réponse à cette question. Le réactionnaire, explique l’essayiste, rejette totalement la modernité, qu’il accuse de tous les maux. Le conservateur, pour sa part, croit plutôt « que la modernité bien pensée, civilisée par la mémoire et le sens de l’enracinement, fait aussi partie de notre héritage ».

     

    Même s’il constate qu’il y a, selon la formule de Freud, un « malaise dans la civilisation », il ne condamne pas radicalement le monde actuel au nom d’un passé idéalisé, mais entend le « réparer », en s’inspirant des ressources de la tradition. Bock-Côté, qui se réclame de ce conservatisme, est, au fond, le nom d’une « modernité sceptique ».

     

    Par son style éloquent et par son propos relevé, le sociologue, dans ce livre, pratique une philosophie d’élite. Il faut donc, pour éviter les malentendus, bien définir les termes utilisés. La gauche à laquelle s’en prend l’essayiste n’est pas la gauche socialiste traditionnelle, mais la nouvelle gauche multiculturaliste ou « diversitaire », celle qui a délaissé la classe ouvrière au profit des autres négligés de l’histoire — les femmes, les minorités culturelles ou sexuelles — et qui considère l’homme occidental comme « un individu fondamentalement aliéné » par ses préjugés culturels, qu’il conviendrait de rééduquer.

     

    Émancipation et enracinement

     

    Cette gauche multiculturaliste rejette l’idée d’une identité nationale fondée sur l’histoire, qualifie de xénophobes ceux qui affirment que les nouveaux arrivants doivent s’intégrer culturellement, et pas seulement juridiquement, à la société d’accueil et remet même en question la division sexuée de l’humanité (théorie du genre), sous prétexte qu’elle réduirait la liberté de l’être humain. Elle entend donc « déconstruire tout ce qui rappelle le monde ancien » pour chanter l’individu libre de toutes entraves extérieures (nature et histoire) et livré à ses seuls désirs, jusqu’à la mort choisie. La droite néolibérale, de ce point de vue, communie avec cette nouvelle gauche et ne trouve pas plus grâce aux yeux de Bock-Côté.

     

    Pour ce dernier, l’être humain a besoin, au contraire, d’ancrages, de « médiations civilisatrices », qui lui offrent des « ressources de sens » afin de guider sa vie. Ces repères, il les trouve en s’inscrivant dans une culture, dans une langue, dans une histoire et dans une civilisation qui le précèdent et dont il doit se faire l’héritier et le protecteur pour ne pas fonder son identité sur un vide symbolique qui le décharne en croyant le libérer.

     

    La thèse du sociologue n’a rien de sulfureux. L’humain, propose-t-elle, est un être d’émancipation, certes, qui ne se laisse pas enfermer dans des déterminismes, mais il est aussi un être d’enracinement, qui a besoin de limites pour ne pas se perdre. En ce sens, son attachement au cadre national et à une identité historique collective, ouverte à ceux qui viennent d’ailleurs et qui souhaitent y participer en l’embrassant sans se renier, n’a rien de maladif, d’aliénant ou d’intolérant, mais constitue au contraire le fondement d’une liberté incarnée.

     

    Sur un ton assuré mais respectueux, à la manière de son maître Raymond Aron, pourrait-on dire, Mathieu Bock-Côté mène un « combat intellectuel » contre une conception de l’homme occidental en guerre contre son héritage. Il est dommage que ses adversaires ne trouvent, pour lui répliquer, que les tartes à la crème d’une pensée de gauche réflexe.

    Le nouveau régime. Essais sur les enjeux démocratiques actuels
    ★★★★
    Mathieu Bock-Côté, Boréal, Montréal, 2017, 328 pages












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