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    Fiction canadienne

    La Terre-Neuvienne Megan Gail Coles célèbre le fantastique gâchis des existences malheureuses

    11 février 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Avec «Les habitudes alimentaires des mal-aimés», la Terre-Neuvienne Megan Gail Coles fait émerger du désespoir pur une forme de comédie comme la littérature québécoise en imagine trop peu.
    Photo: Louis Power The Telegram Avec «Les habitudes alimentaires des mal-aimés», la Terre-Neuvienne Megan Gail Coles fait émerger du désespoir pur une forme de comédie comme la littérature québécoise en imagine trop peu.

    Simple question de perspective. Le malheur, à distance adéquate, se révèle parfois une précieuse source d’hilarité, surtout si ceux qu’il prend en grippe ont la politesse de l’embrasser avec énervement et sarcasme.

     

    Est-ce que Kim accueillera avec sérénité la masse logée dans son sein droit ? Fera-t-elle preuve d’une noble résilience devant le couple que forment son ex, qui l’a laissée en apprenant son cancer, et Deb, sa meilleure amie, « la plus salope d’entre les salopes » ? Respirera-t-elle d’aise en la voyant promener son ancien chien, ce husky auquel elle a offert tant de soins ?

     

    Bien sûr que non ! Peu importe ce que l’époque claironne, « elle ne se laissera pas entraîner dans la mer d’ondes positives qui submerge les participantes à ces activités de collecte de fonds malhonnêtes. Elle n’entonnera pas de fucking chanson sirupeuse au message optimiste », écrit Megan Gail Coles dans Traction intégrale pour célibataire, la nouvelle la plus tragique et la plus drôle de son premier livre traduit en français, Les habitudes alimentaires des mal-aimés, deuxième titre d’une collection que consacre Marchand de feuilles à des auteurs des provinces de l’Atlantique.

     

    Souvent tiraillés entre Terre-Neuve et un ailleurs ne remplissant pas ses promesses, ils vivent comme exilés d’eux-mêmes, bouffent ce qui leur tombe sous la main ou se gavent de plats les ramenant à un passé plus doux. Certains arrivent de loin, et se demandent comment les Canadiens peuvent empiffrer autant de poulet frit indigeste et de beignes trop sucrés. Une mère devrait aimer inconditionnellement son enfant et ne parvient pourtant qu’à le détester. Dans son infinie tendresse de grand-mère, Hazel râle sans cesse devant les choix de vie de ses petits-enfants, mais accourt vers le téléphone lorsqu’ils daignent téléphoner.

    Je suis le plus noir de tous les employés du Tim Hortons. Il y a d’autres hommes noirs, mais c’est moi le plus noir. Il y a aussi des Canadiennes. Des étudiantes. Mais elles, si elles travaillent, c’est pour accumuler un congé de maternité ou accéder au stationnement de l’université.
    Extrait de «Les habitudes alimentaires des mal-aimés»
     

    Fantastique gâchis

     

    Grosse claque au visage du sort qui s’acharne toujours sur les mêmes victimes, Les habitudes alimentaires des mal-aimés forge dans le désespoir pur une forme de comédie comme la littérature québécoise en imagine trop peu. Megan Gail Coles sait encapsuler en une seule phrase l’état d’esprit de ses personnages à la dérive. Elle joue sagacement avec les niveaux de langue en conjuguant l’élégance de formules soigneusement ouvragées et la fougue d’une langue oralisante, périlleux alliage que la traduction de Sophie Coupal restitue dans toute sa densité, sans compromis ni fausse note.

     

    La représentation d’une certaine diversité culturelle et ethnique prévalant dans quelques nouvelles pourrait par ailleurs être érigée en modèle. Loin de toute forme de rectitude politique javellisante, l’écrivaine nomme dans toute leur complexité les paradoxes du regard que posent sur le monde des personnages homosexuels ou immigrants, en refusant de les idéaliser, mais en refusant aussi de les réduire à cet élément.

     

    Alors qu’un discours de plus en plus omniprésent répète béatement qu’il n’y a pas dans la vie d’erreurs, seulement des occasions de s’améliorer et d’apprendre, Les habitudes alimentaires des mal-aimés fait oeuvre de résistance en racontant le quotidien de ceux qui ont abouti dans un cul-de-sac à force de négligence, de ceux qui n’auraient jamais dû accepter de faire ce voyage en Asie ou de celles qui finiront sans doute leurs jours avec ce con de mari, en toute connaissance de cause. Sourire aux lèvres, contemplons avec eux ce fantastique gâchis.

    Les habitudes alimentaires des mal-aimés
    ★★★★
    Megan Gail Coles, traduit par Sophie Coupal, Marchand de feuilles, Montréal, 2017, 262 pages












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