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    Fiction québécoise

    Michael Delisle, comme un cri dans le désert de la solitude

    Danielle Laurin
    11 février 2017 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    «Lire de la poésie et écrire de la poésie m’ont aidé à tenir bon.» Cette phrase tirée du récit «Le feu de mon père» pourrait aussi s’appliquer au narrateur du dernier livre de Michael Delisle.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Lire de la poésie et écrire de la poésie m’ont aidé à tenir bon.» Cette phrase tirée du récit «Le feu de mon père» pourrait aussi s’appliquer au narrateur du dernier livre de Michael Delisle.

    La froideur, la distance. C’est ce qui ressort à première vue de l’écriture de Michael Delisle, poète, nouvelliste et romancier québécois à l’aube de la soixantaine qui publie depuis une trentaine d’années.

     

    Mais derrière cette façade, on entend de livre en livre une voix qui crie, dans le désert de la solitude, son désarroi, sa fragilité, son désenchantement permanent. Une voix de plus en plus nue, assumée.

     

    Il y a trois ans, dans Le feu de mon père, un récit d’inspiration autobiographique salué par le Grand Prix du livre de Montréal, Michael Delisle revisitait sa relation impossible avec la figure paternelle monstrueuse. En creux, c’est aussi un portrait de l’écrivain qui se dessinait : « De ma vie, je ne me souviens pas d’avoir été léger. »

     

    Le narrateur de son nouveau livre, Le palais de la fatigue, pourrait dire la même chose. Et il pourrait tout aussi bien assumer cette phrase que l’on retrouve dans Le feu de mon père : « Lire de la poésie et écrire de la poésie m’ont aidé à tenir bon. »

     

    Mais cette fois, il ne s’agit pas d’un récit. Non plus d’un roman. Plutôt d’un recueil de nouvelles, officiellement. Même si on retrouve partout le même narrateur et que l’on croise des personnages récurrents.

     

    L’ordre chronologique est respecté. Ça commence à l’adolescence du narrateur et ça se termine quelque part dans sa quarantaine ou sa cinquantaine, ça reste flou. Le tout avec des ellipses, de grands sauts dans le temps.

     

    Vide affectif, existentiel

     

    Au départ, le garçon vit dans un cottage tout neuf tapissé de « shag » avec sa mère avec son frère. Pas de père à l’horizon. Nous sommes en banlieue de Montréal, comme souvent dans les livres de l’auteur. Une banlieue morne, où l’ennui règne. Longueuil. L’époque n’est pas précisée, mais tout donne à penser que nous sommes dans les années 1970.

     

    On comprend que la mère, hier sans le sou, s’est acoquinée avec un homme d’affaires aussi fortuné que malhonnête. S’il est aussi son amant, il n’est pas le seul sur la liste. Tout occupée par sa personne, la mère se montre peu soucieuse du sort de ses garçons. Pas d’amour, aucune tendresse, dans cette maison.

    Est-ce que j'ai une marque sur le front qui annonce ma disposition à tendre l'autre joue ? C'est, en tout cas, le rôle que j'ai joué avec mon frère. Depuis l'enfance.
    Extrait de «Le palais de la fatigue»

    Les frères vivent chacun de leur côté, sauf quand vient le temps de partager un repas improvisé. L’aîné écoute de la musique celtique et prône l’indépendance de la Bretagne. Tandis que le narrateur s’essaie à la poésie sur une machine à écrire… que sa mère va bientôt lui subtiliser sans remords.

     

    Un matin, ça semble surréaliste, mais un jeune ours noir ensanglanté fait la pluie et le beau temps dans la cuisine. Enfin un événement digne de mention dans la vie des garçons, qui vont prendre en charge l’animal. Pas pour longtemps…

     

    Il leur faut bien se rendre à l’évidence : « L’ours grandirait. Nous ne pouvions pas le garder éternellement dans le garage. » Sentiment d’échec. Puis l’ennui, le vide à nouveau.

     

    Découverte de l’underground littéraire montréalais

     

    On tourne la page, le narrateur est au cégep. Le prof de poésie initie ses élèves à l’avant-garde littéraire. Description peu amène du type : « Cet obèse qui zézayait des boutades de Roland Barthes et parlait de Burrouhgs comme s’il l’avait déjà rencontré avait une façon un peu arrogante de regarder par la fenêtre quand il nous parlait. »

     

    Le narrateur va pourtant se jeter dans ses griffes. Lui qui vit dans les brumes de sa « mélancolie permanente », cultive des pensées suicidaires et ne rêve que de sortir de sa banlieue, va changer complètement de vie.

     

    Il va vivre avec son prof sa première relation sexuelle. Pas très excitante, pour tout dire : « J’ai senti le tablier de son ventre s’étaler sur moi. Sa peau était collante. Il m’a couvert de tout son corps et il a gémi presque immédiatement. » Peu importe, pour le garçon de 18 ans, cet homme représente tous les signes de gloire auxquels il n’a pas accès.

     

    Grâce à son prof, tout un monde s’ouvre à lui. Il l’accompagne à Londres, quitte sa banlieue pour un appartement coloré du Plateau et s’initie aux codes de la poésie underground, à coups de lancements et de lectures publiques arrosés.

     

    Son but : s’intégrer à tout prix, quitte à se nier lui-même. Quitte à faire le dos rond devant son mentor. « Mon astuce était simple : j’évitais les phrases. Toute affirmation m’aurait exposé aux tirs de son ironie cruelle. »

     

    Les années passent. L’apprenti poète en vient à publier dans les revues. « La vie de poète était une voie. J’apprenais à mettre la littérature au centre de ma vie quotidienne. » Mais la relation avec le prof-poète se détériore. Le jeune éphèbe a vieilli, affiche une calvitie naissante… comment pourrait-il séduire encore son amant ? Rupture.

     

    Sentiments de trahison

     

    On suivra le narrateur de déception en désillusion. Sa meilleure amie qui rêvait de médecine douce, fumait des joints avec lui, s’habillait dans le style hippie se vêt maintenant en madame et travaille comme commis dans une Caisse populaire. Plus rien en commun avec elle.

     

    Quant au frère aîné, qui a connu un épisode marxiste-léniniste, il est devenu père de famille, travaille comme ouvrier et a développé un goût pour la reconstitution historique. Quand il convie son frérot à un voyage de pêche, c’est pour lui arracher une promesse et profiter de lui.

     

    Prise de conscience tardive du narrateur : « Est-ce que j’ai une marque sur le front qui annonce ma disposition à tendre l’autre joue ? C’est, en tout cas, le rôle que j’ai joué avec mon frère. Depuis l’enfance. »

     

    Même l’ami artiste, photographe de longue date, déçoit. Il a décidé de tourner le dos à son art, décrétant que son oeuvre est finie. Le narrateur ne cache pas de son côté qu’en vieillissant, il a lui-même de moins en moins d’idées pour écrire.

     

    De plus en plus étranger au monde, désabusé, se sentant trahi de toutes parts, il ne démissionne pas pour autant. Pas encore. Même s’il travaille « avec une ambition de plus en plus élémentaire ». Car en dehors de l’écriture, que lui reste-t-il ?

     

    On pourrait peut-être parler d’acharnement. Ou de lucidité ? « J’écris pour voir à quoi la vie ressemble, une fois écrite. » Il suffit de relire Le palais de la fatigue à la lumière de cette dernière phrase pour se convaincre que l’exercice est loin d’être vain.

    Le palais de la fatigue
    ★★★ 1/2
    Michael Delisle, Boréal, Montréal, 2017, 144 pages












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