Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Rencontre

    La poésie d'Anne-Renée Caillé sur les souvenirs d’embaumeur de son père

    11 février 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «Les traces de la vie restent si peu longtemps après la mort», souligne Anne-Renée Caillé.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Les traces de la vie restent si peu longtemps après la mort», souligne Anne-Renée Caillé.

    Et si le thanatologue et l’écrivain avaient davantage en commun que nous le soupçonnions ? L’un et l’autre ne s’appliquent-ils pas, contre ce que le bon sens prescrit, à reconstituer, à l’aide d’outils imparfaits, une version du réel ne pouvant aspirer, au mieux, qu’à en proposer une image parcellaire et déformée ?

     

    « C’est sûr que ça dépend de quel type d’écrivain tu veux être. Ça dépend si tu veux bien farder le réel ou si tu préfères lui donner un petit côté brut et violent. Pour mon père, l’effet de réel était important, mais il détestait trop farder. Je pense que c’était ça, son art à lui, cette façon de rendre les gens vivants une dernière fois », observe Anne-Renée Caillé, dans le chic fauteuil de cuir blanc crème d’un salon funéraire d’Outremont, un de ces lieux où il semble encore possible d’être conduit à son dernier repos sans être enseveli sous le kitsch d’un parfum odieusement capiteux et d’un maquillage digne de Broadway.

     

    Refuser de trop farder le réel, c’est aussi le travail auquel se mesure l’auteure de L’embaumeur (Héliotrope), inventaire des cas les plus marquants, troublants ou loufoques consignés dans les archives mentales de son père, qui a pratiqué pendant 20 ans ce métier de camouflage et de trucage. L’homme peu loquace n’avait jamais réellement levé le voile sur son ancienne vie, jusqu’à ce qu’il raconte inopinément à sa fille deux cas en 2010, au détour d’un repas ordinaire.

     

    Bien qu’elle n’ait jamais cru bon l’interroger à ce sujet, la doctorante en création littéraire qu’elle était alors découvre une précieuse matière première, puis entreprend de questionner son père au cours de nombreux déjeuners. À l’aide d’une langue refusant courageusement d’emballer les cadavres dans un hypocrite linceul de lyrisme, elle retranscrira sans fioriture ce qu’elle a récolté, armée d’un parti pris pour le non-dit et pour le silence tranchant avec une époque où la mort croule trop souvent sous un babil pop-psychologisant.

     

    Exemple, page 51 : « Un accident de voiture. Un corps qui prend en feu, on lui demande de l’habiller avant la mise en cercueil, ce qu’il refuse, il n’y a plus de corps les os sont noircis et frêles on ne peut pas, il sera mis ainsi dans un cercueil fermé. Dans le salon funéraire la famille forcera le cercueil, un cadavre calciné sera vêtu, un cercueil refermé. »

     

    « J’ai toujours été attirée par des écritures économes, mais qui proposeraient aussi des phrases qui peuvent être puissantes, qui peuvent avoir le sens du punch », explique celle qui a creusé à l’université la poésie du regretté Christophe Tarkos, lui-même partisan d’une force d’évocation que ne peut permettre que le minimalisme.

     

    À la morgue, « on “ libère les corps ”. Comme s’ils étaient tenus captifs avant, surveillés », écrit-elle ailleurs, en se contentant de cueillir l’improbable poésie (libérer les corps) que recèle le vocabulaire employé par ceux qui, chaque jour, côtoient la mort.

     

    « Ça vient beaucoup de mon père aussi », poursuit-elle en adoptant ce murmure qu’imposent les salons funéraires. « Sans dire que je l’ai complètement vampirisé, la structure narrative des fragments était souvent déjà présente dans ce qu’il me révélait. Même si c’est un homme de sa génération, donc pas un homme expansif, c’est quelqu’un qui a le sens de la répartie. Sans le savoir, il raconte bien. »

     

    L’embaumement, un artisanat

     

    Un pied arraché à une fillette que l’on souhaitait simplement délester d’un patin. L’abdomen lisse-lisse-lisse — parce qu’une anguille y a préalablement frayé son chemin — d’un corps repêché des eaux beaucoup trop tard. Un cuir chevelu grugé par les vers, sous une perruque fixée à la Crazy Glue. En décrivant les différents états de détérioration de la chair aboutissant sur la table de travail de son père, Anne-Renée Caillé oscille constamment entre l’humour noir (et involontaire) d’une vie qui s’accroche à son étrangeté même après s’être envolée, et le tragique de nos enveloppes fragiles, qui pourrissent comme de la viande au soleil.

     

    « Les traces de la vie restent si peu longtemps après la mort », observe celle qui, en évoquant, à la fin de son récit, le départ précipité de sa mère, rappelle à quel point la Faucheuse se fraie un chemin en toute souveraineté.

     

    Que ce premier livre d’Anne-Renée Caillé s’intitule L’embaumeur et non pas « Le thanatologue » n’est évidemment pas innocent. Cet effort de « dévoilement » auquel l’auteure s’attelle ici concerne certes un métier, mais aussi le rapport de son père à une époque où l’artisanat des dépouilles que l’on prépare à être exposées en était encore un.

     

    Papa Caillé accrochera donc seringues, couteaux et autres outils de peur de crouler sous les corps, qui s’accumulaient à la fois métaphoriquement entre ses deux oreilles, mais aussi littéralement dans son atelier, où les impératifs de productivité d’une société où rien n’est jamais assez rapide le rattrapaient.

     

    « Passer 20 ans de sa vie en compagnie de cadavres, voir les traces de la maladie sur les corps, ça prend du sang-froid, et ça vient avec une lourdeur », note sa fille en employant un mot — lourdeur — prononcé par son père lui-même. « Il y a aussi qu’il aimait le travail bien fait et que c’était de moins en moins possible. » La mort, qui chaque jour s’acharne trop efficacement à sa tâche, n’est certainement pas un modèle à imiter.

    L’embaumeur
    Anne-Renée Caillé, Héliotrope, Montréal, 2017, 104 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.