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    Essai québécois

    Le murmure tranchant de Bernard Émond

    Louis Cornellier
    21 janvier 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Bernard Émond fait partie de l’élite des essayistes québécois. Son nouveau recueil, Camarade, ferme ton poste, en offre une éclatante démonstration. J’ai vécu, en le lisant, une expérience rare et enivrante, celle d’une adhésion presque totale au propos et au style de l’auteur. Chez Émond, je suis chez moi. Ses essais ont la même saisissante gravité que ses films, en plus de quelque chose de franchement militant qui leur donne une splendide clarté combative. Émond n’est pas Pierre Falardeau — il préfère le murmure tranchant aux vociférations —, mais, dans l’esprit, les deux cinéastes et essayistes se rejoignent.


    Émond, en effet, ne fait pas de quartier. Dès le début, dans un texte intitulé Vitupérer l’époque, il qualifie de « pire des démissions » l’injonction contemporaine selon laquelle « il ne faut pas juger » les comportements et attitudes des uns et des autres. C’est le contraire qui s’impose, assène l’essayiste, devant le « désert moral » régnant.

     

    Il faut donc urgemment juger, mais sans s’exclure du procès. C’est nous, écrit Émond, qui avons élu des libéraux affairistes occupés à remettre le Québec à sa place, qui sommes indifférents aux injustices internationales, qui surconsommons au mépris de l’environnement en nous pliant « au conditionnement publicitaire » et qui acceptons sans rechigner la laideur urbanistique. « Et ne me dites pas, continue Émond, que c’est la faute du un pour cent, des barons de la finance et des traders à cent millions par année. Le un pour cent, vous ne voyez que ça, mais c’est le soixante pour cent qui compte. »

    Notre confort et notre indifférence sont en train d’accomplir ce que deux siècles de soumission politique n’ont pas réussi à accomplir: faire de nous un peuple sans histoire, c’est-à-dire sans avenir.
    Bernard Émond

    Majorité responsable

     

    Le un pour cent honni n’aurait pas le pouvoir qu’il détient, insiste Émond, sans la majorité qui vote pour les libéraux, les caquistes et les conservateurs, qui appuie la hausse des droits de scolarité et l’austérité budgétaire, de même que sans tous ces déserteurs, étudiants, retraités ou bobos, qui ne rêvent que de se réaliser ailleurs qu’au Québec, qui en « stage touristico-humanitaire en Amérique latine », qui « dans un clapier en Floride », qui dans des festivals ou colloques internationaux. « Eh bien partez ! lâche Émond en colère. On sera moins nombreux à voir les derniers moments de beauté devant le fleuve avant les embouteillages de pétroliers et les premières marées noires. » J’entends, lisant cela, Falardeau acquiescer.

    Photo: François Pesant Le Devoir Bernard Émond
     

    « Nous n’avons jamais été aussi libres », constate Émond, mais nous gaspillons cette liberté dans le confort et l’indifférence. Refusant toute autorité, notamment celle « du passé, de la tradition, une autorité des valeurs, des grandes oeuvres », et adhérant à cette « fiction délirante » de l’absolue autonomie de l’individu, « nous sommes libres pour rien », libérés « de notre langue et de notre passé, multiculturels jusqu’à plus soif, ouverts jusqu’à l’évanouissement, ouverts dans la béatitude des centres d’achats, de la culture américaine, du divertissement virtuel et du rire obligatoire et permanent ».

     

    Bernard Émond avoue avoir déjà cru, comme plusieurs de ses amis de Québec solidaire, que le combat pour la justice sociale devait primer la question nationale et culturelle. Sa lecture d’Orwell, de Pasolini (sur recommandation de Falardeau) et un séjour dans le Grand Nord québécois l’ont fait s’éloigner de cette vision de gauche et prendre conscience de la fragilité des cultures et du drame de leur dissolution.

    Pour ce qui est de la sérénité, c’est un état qui est hors de ma portée, tant la situation politique est désespérante. Et d’abord: il n’y a plus personne, ou presque, pour défendre les idées de nation et de culture commune. Que la droite néolibérale les combatte, rien de plus naturel, mais qu’une bonne partie de la gauche s’y oppose aussi sous prétexte d’ouverture à l’autre, cela me sidère.
    Bernard Émond
     

    Aussi, aujourd’hui, Émond, même s’il n’est pas croyant, se définit, dans un véritable morceau d’anthologie, comme un catholique et un Canadien français culturel, par gratitude envers ces traditions et ceux qui les ont portées, nous permettant ainsi d’être ce que nous sommes. « Seule l’indépendance, ajoute-t-il, me semble garantir la pérennité de ce patrimoine au Québec. »

     

    Irrité par une certaine gauche qui assimile les idées de nation et d’identité au repli sur soi, « à moins que ce ne soit l’identité sexuelle ou l’identité des autres », l’essayiste préfère se dire socialiste, sur le plan socioéconomique, et conservateur, dans son combat national et culturel.

     

    Cette position, qui associe le désir de justice sociale au respect de notre tradition et de notre histoire, n’a jamais été aussi bien exprimée que dans ces essais admirables d’intelligence sensible.

    Camarade, ferme ton poste
    ★★★★ 1/2
    Bernard Émond, Lux, Montréal, 2016, 160 pages












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