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    Livre

    Tim Murphy: la douleur de survivre au sida

    Comment vit-on après avoir si intimement côtoyé la mort, demande l'auteur dans «L’immeuble Christodora», roman choral à la mémoire de ceux que le sida a emportés

    12 janvier 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur à New York | Livres
    L'auteur de «L'immeuble Christodora», Tim Murphy
    Photo: Chris Gabello L'auteur de «L'immeuble Christodora», Tim Murphy

    « Nous avions 25, 30, 35 ans et nous étions constamment au salon funéraire. Pense un peu à ça : chaque mois, un autre de tes amis, de tes connaissances, qui meurt et que tu dois contempler dans son cercueil. Ce n’est pas étonnant que plusieurs d’entre nous aient vécu leur propre version du stress post-traumatique au tournant des années 2000 », raconte Tim Murphy, 47 ans, au sujet des ravages du VIH/sida.

     

    « C’était impossible de complètement y échapper ! Ce n’est pas comme maintenant, avec toutes ces pilules pour éviter de transmettre l’infection ou pour rester en santé. La maladie était omniprésente, elle me faisait peur, mais je n’en savais rien », poursuit-il en alternant entre l’anglais et un français appris auprès d’un ancien boyfriend from France.

     

    Né dans une petite ville du Massachusetts, l’écrivain et journaliste se mêle dans le New York du début des années 1990 à une communauté gaie aspirée par la noirceur d’une maladie dont on ne faisait que commencer à mesurer la violente intensité. Comme bénévole auprès de l’organisme de prévention GMHC, puis comme employé au magazine POZ, Murphy confronte sa fascination de jeune homme à la pénible réalité et interviewe partout au pays des centaines d’Américains séropositifs guettés par la plus accablante des fins.

     

     

    En entrelaçant les vies minées par la drogue et la maladie de New-Yorkais tous pourchassés par le spectre du VIH, L’immeuble Christodora (PLON), traduction en français de son roman remarqué l’été dernier par la critique littéraire américaine, se dresse ainsi comme un monument de papier à la mémoire de ceux et de celles que des gouvernements volontairement aveuglés ont préféré laisser agoniser dans l’obscurité. Le livre sort cette semaine au Québec.

     

    Mateo, fils adoptif de deux artistes, né d’une mère emportée par le sida, y croise par exemple la route d’Hector, féroce militant qui cédera au subreptice appel de l’abdication et de la seringue après le décès de son chum. Il existe une douleur à survivre, répète Tim Murphy dans ce roman choral, posant un regard inquiet sur l’embourgeoisement urbain.

     

    D’abord érigé pour les démunis, le mythique édifice d’East Village prêtant son nom au livre sera transformé en tour à condos dans les années 1980, symbole parfait de ce qui attendait le reste de la ville. Les cafés que nous buvons en ce lundi de décembre dans un restaurant typiquement bobo du quartier Clinton Hill de Brooklyn, lui aussi très gentrifié, cachent mal leur arrière-goût d’ironie.

     

    « Les homosexuels n’ont longtemps été qu’un punchline », rappelle Tim Murphy, en tentant d’expliquer l’immobilisme longtemps préconisé par les pouvoirs américains devant la menace du VIH. « Tout le monde savait que le maire Ed Koch était gai [ce qu’il a lui-même toujours nié] et qu’il ne voulait pas être associé à une maladie d’homos. On ne se souvient pas que, pendant la cérémonie du centenaire de la statue de la Liberté, en 1986, donc au coeur de l’épidémie, l’humoriste Bob Hope a fait cette blague horrible [“I just heard that the Statue of Liberty has AIDS, but she doesn’t know if she got it from the mouth of the Hudson or the Staten Island Fairy.”]. Mitterrand était mortifié, mais Reagan riait à gorge déployée. Le plus merveilleux dans la lutte des activistes du VIH, c’est qu’ils ne disaient pas simplement : “Prêtez attention à la maladie.” Ils disaient : “Prêtez-nous attention. Cessez de nous traiter comme des citoyens de seconde zone parce que nous sommes gais.”?»

     

    La pugnacité des femmes

     

    Minorité parmi un groupe lui-même ostracisé, les femmes séropositives auront dû crier encore plus fort pour se faire entendre, souligne Tim Murphy dans L’immeuble Christodora, son premier livre traduit en français. « Je suis ici, parce que le Centre de contrôle des maladies refuse de me considérer comme une malade. […] Même si j’ai souffert, ces dernières années, de plus de petites infections que vous ne pourrez jamais en compter, et — désolée si ça dégoûte les hommes ici présents — de plus d’infections vaginales en un an que la plupart des femmes n’en auront jamais dans leur vie tout entière », hurle pendant une manifestation le pugnace personnage d’Ysabel.

     

    « La maladie s’est d’abord présentée si lourdement chez les hommes gais qu’aux yeux des corps médicaux, c’est rapidement devenu une maladie d’hommes, explique l’auteur. Le sexisme et la misogynie ont aussi joué un rôle important. La majorité des gens dans les organismes de santé et parmi les activistes étaient des hommes et étaient moins enclins à voir les effets spécifiques de la maladie chez les femmes. Que les femmes soient parvenues à faire bouger le gouvernement afin d’étendre la définition de la maladie aux symptômes strictement féminins est un exploit spectaculaire. »

     

    Depuis novembre, Tim Murphy répertorie pour Daily Resist (plateforme appuyée par le webzine lgbt Towleroad) les moyens les plus efficaces de lutter contre les reculs qu’un certain Donald pourrait imposer aux droits des minorités. « Il faut agir pour éviter que le pire se produise, surtout en matière d’accès aux soins de santé, insiste-t-il. Nous entrons dans une période noire pour la planète et il pourrait être facile d’oublier que le combat pour le VIH a été long. Quand les gens s’organisent et s’en tiennent à leurs convictions, ils ont un réel pouvoir. On peut se contenter de penser que Poutine, Trump, les banques et les pétrolières contrôlent tout, mais Standing Rock nous a récemment prouvé qu’il y a des raisons de se battre. »

     

     

     

    Notre journaliste a séjourné à New York à l’invitation du distributeur Interforum et de la maison d’édition Plon.

    L’immeuble Christodora
    Tim Murphy, traduit par Jérôme Schmidt Plon Paris, 2017, 570 pages












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