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    De l’encre sur la Chine

    L’empire du Milieu en trois regards loin des clichés habituels

    Christian Desmeules
    7 janvier 2017 |Christian Desmeules | Livres | Chroniques
    Nouvelle Jeunesse
    ★★★1/2
    Nicolas Idier
    Gallimard
    Paris, 2016, 368 pages

    Les jeunes Chinois. Une génération
    ★★★
    Edgar Dasor
    Ateliers Henry Dougier
    Paris, 2016, 144 pages

    Chine. Histoire de la littérature
    ★★★★
    Jacques Pimpaneau,
    Philippe Picquier,
    Paris, 2016, 656 pages

    « Cest quoi, au juste, être jeune ? Être jeune, c’est avoir plus d’avenir que de passé », suggère le narrateur de Nouvelle Jeunesse, le troisième roman du Français Nicolas Idier. C’est donc dire que, malgré sa civilisation millénaire et sa population vieillissante, la Chine est encore jeune.

     

    Mais comme toute réalité sociale, l’univers chinois est multiple, complexe, difficile à saisir à partir de catégories toutes faites — et occidentales. Et les rêves de liberté des Chinois risquent d’être avalés par le même horizon tranquille qui nous guette tous, hommes, femmes, êtres humains : l’infini bonheur de consommer.

     

    Malgré les obstacles — comme le hukou, une sorte de passeport intérieur qui discrimine les citoyens selon le lieu de naissance —, en trente ans, le taux d’urbanisation de la Chine est passé de 20 à 50 %. Théâtre d’une urbanisation effrénée, 400 nouvelles villes ont ainsi vu le jour en Chine depuis 1978. Selon le recensement de 2010, 129 villes comptent plus d’un million d’habitants : plus de la moitié des Chinois sont aujourd’hui des urbains.

    Photo: Muhammed Muheisen En Chine, selon le recensement de 2010, 129 villes comptent plus d’un million d’habitants: plus de la moitié des Chinois sont aujourd’hui des urbains.
     

    L’art chinois de la suggestion

     

    Syndicaliste, environnementaliste, championne d’échecs ou entrepreneurs visionnaires : Les jeunes Chinois. Une génération, d’Edgar Dasor, donne ainsi la parole à certains de ces jeunes nés dans les années 1980 et 1990, prenant le pouls de leurs conditions de vie et de leurs aspirations. Sortis depuis peu de la pauvreté — et parfois aussi de leur pays —, ils ont une vie qui semble parfois se résumer à une course à obstacles. En particulier pour les artistes…

     

    C’est qu’en Chine, traditionnellement, l’art doit donner à voir des images améliorées, positives, de la réalité — tout en demeurant tributaire du politique. Il doit représenter « le bon et le beau ». Xi Jinping, l’actuel président de la République populaire de Chine, a déjà lui-même rappelé que l’art doit être comme « des rayons du soleil depuis le ciel bleu et la brise dans le printemps ». Il doit servir à « inspirer les esprits, [à] réchauffer les coeurs et [à] nettoyer les styles de travail ».

     

    Cette mainmise du politique sur les intellectuels relève d’une longue tradition de l’esthétique chinoise, théorisée par le confucianisme, qui légitimait déjà la censure il y a 2500 ans. Et là où un Occidental « dit les choses », les auteurs chinois ne font souvent que suggérer. Au lecteur de comprendre… Grand spécialiste français de la Chine, ami de Georges Bataille, secrétaire de Dubuffet, Jacques Pimpaneau nous propose, avec Chine. Histoire de la littérature,une sorte d’anti-histoire de la littérature chinoise — d’abord parue en 1989, elle vient d’être rééditée en poche. Fascinant et indispensable.

     

    D’une révolution à l’autre

     

    Nicolas Idier, lui, déroule en fiction et en accéléré quarante années d’histoire de la Chine, depuis la mort de Mao en 1976 jusqu’à nos jours. Français et sinologue né en 1981, il a été attaché culturel auprès de l’ambassade de France en Chine entre 2010 et 2014. Dense et électrique, irrigué d’un bout à l’autre par la poésie chinoise d’hier ou d’aujourd’hui, Nouvelle Jeunesse s’ouvre sur la mort tragique de Feng Lei (Vent et tonnerre), un artiste célèbre, poète et étoile noire de l’underground chinois.

     

    Sa trajectoire complexe, lui qui fut frappé en moto à Pékin par un taxi illégal conduit par un sosie de Mao, est un concentré des richesses et des contradictions contemporaines de la Chine, loin des clichés. Né des amours d’une étudiante anglaise et d’un jeune poète chinois dissident à la fin des années 1970, Feng Lei est aussi le petit-fils d’une légende du rock anglais, à tu et à toi depuis le berceau avec Patti Smith, Andy Warhol et les plus grands collectionneurs d’art de la planète.

     

    Avec ses yeux vairons (un oeil noir, l’autre bleu), le regard qu’il porte sur le monde est porteur de sa dualité profonde. Revenu à Pékin à l’âge adulte, réapprenant le mandarin, il va rapidement intégrer un collectif de musiciens performeurs baptisé « Nouvelle Jeunesse », en hommage à un groupe de jeunes réformateurs chinois au début du XXe siècle.

     

    Vite élevé au statut de rock star, électron libre toléré, sorte de mélange entre Ai Weiwei, Rimbaud et David Bowie, il incarne le spectre meurtri des révolutions — autant la révolution culturelle que les événements de la place Tiananmen. Sa vie, celle de ses parents et celle de ses amis, leur soif de liberté, Nouvelle Jeunesse les passe au tamis d’une fiction allusive qui essaie de faire sens des bouleversements dont la jeunesse actuelle est le produit.

     

    Une génération atomisée qui n’a jamais connu, contrairement à leurs parents, l’expérience tragique et soudante des gardes rouges, mais qui est peut-être en train, qui sait, de fomenter une autre révolution culturelle : « Il n’y a rien de plus utile que la contrainte pour apprendre l’amour de la liberté. »













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