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    Macho, l’Académie française?

    Un pamphlet scientifique liste les décisions incohérentes et misogynes

    4 janvier 2017 | Catherine Lalonde à Lyon | Livres
    L’Académie française compte 40 sièges, mais 36 sont actuellement occupés. De ce nombre, cinq le sont par des femmes.
    Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse L’Académie française compte 40 sièges, mais 36 sont actuellement occupés. De ce nombre, cinq le sont par des femmes.

    Macho, l’Académie française ? Indéniablement, selon cinq historiens, linguistes et grammairiens qui retracent des décisions prises sous la Coupole depuis la naissance de l’institution, en 1635, pour en faire ressortir les incohérences et la misogynie persistante. Pamphlet scientifique rigoureux et décapant, L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation » dénonce « l’énergie, la violence, la mauvaise foi et le sexisme qui ont été mis au service de ce combat » contre la féminisation des noms.

     

    L’historienne et professeure à l’Université de Saint-Étienne Éliane Viennot a fait fort jaser en 2014, lors de la publication de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin?! Petite histoire des résistances de la langue française (iXe éditeur). Elle y rappelait, recherches à l’appui, à quel point la langue française s’est avérée réfractaire au féminin. Elle réattaque ici, bellement entourée, en visant une cible plus fine : l’Académie française.

     

    Cette Académie, comme le mentionnait la chercheuse dans une entrevue à Laurent Angard pour nonfiction.fr, « défend les mêmes positions aujourd’hui qu’en 1700. Elle est à des années lumières [sic] des besoins sociaux, politiques et langagiers des francophones. C’est une sorte de dinosaure, sur lesquels [sic] comptent toutes les forces réactionnaires ». Le fait que la moyenne d’âge actuelle de ses membres est de 79 ans ne devrait pas être une excuse.

     

    Faire des romans et des chiffons

     

    Vrai que certaines sorties pas si lointaines d’académiciens (« Si on élisait une femme, on finirait par élire aussi un nègre », osait dire Pierre Gaxotte… en 1980 !) sont très près de propos tenus plus d’un siècle auparavant (« Tant de professions sont interdites aux femmes. En bonne économie politique, on doit leur abandonner du moins les travaux qui s’accordent avec leur organisation physique et morale. Surtout lorsqu’il s’agit d’objets qui sont presque à leur usage exclusif. Je suis donc d’avis qu’elles fassent leurs romans et leurs chiffons », déclare Louis-Simon Auger en 1827).

     
    Si on élisait une femme, on finirait par élire aussi un nègre.
    L'académicien Pierre Gaxotte

    L’absence de femmes à l’Académie jusqu’en 1980 est déjà « une des marques les plus patentes de son conservatisme », sinon de son « sexisme tout à fait décomplexé », lit-on. Et si « l’Académie française a travaillé à faire du masculin le genre grammatical devant lequel l’autre devait soit montrer sa soumission, soit disparaître purement et simplement », elle a été et continue d’être particulièrement virulente dans le dossier de la féminisation des noms.

     

    « En travaillant, notamment, à la disparition des mots appropriés aux activités des femmes, peut-on lire. Par exemple, à partir de l’idée que les termes masculins suffisaient pour les deux sexes du moment qu’ils se terminaient par un e (peintre, philosophe), [les académiciens] ont condamné les désinences qui caractérisaient les mots féminins [peintresse, philosophesse…]. »

     

    Un peu plus tard, poursuivent les auteurs, ils ont tout bonnement proposé de faire disparaître les termes féminins désignant des activités à leur avis dignes des seuls hommes, comme autrice et médecine, jusqu’à encourager l’apparition de solécismes tels que « le bâtonnier est enceinte ». « Et c’est toujours l’Académie qui enjoint d’écrire “le député a été réélue”. »

     

    Un Québec plus féminin

     

    Les Quarante ont ainsi développé longuement l’art de surligner que « féminiser, c’est compliqué ». « En partant de l’idée que les féminins dérivent des masculins, et en se dispensant de lire les oeuvres du passé pour voir si les fameux “mots féminins à créer” n’auraient pas déjà quelques siècles d’existence, les Quarante font semblant de se trouver face à des formes nouvelles, irrégulières, pléthoriques, aberrantes. » En forgeant des formes improbables, souvent avec le suffixe –esse, ils s’amusent de cheffesse, rient de ministresse — qui existait pourtant en ancien français —, oublient de se rappeler les bonnes vieilles princesse et enchanteresse, mais s’amusent de la « relation avec fesse afin de contrer la réactivation de ce suffixe ».

     

    « Quant à la désinence en –eure, l’une des plus décriées par l’Académie car vigoureusement remise en circulation par les Québécois, elle était courante dans la langue ancienne. Outre les noms prieure et supérieure, qui ne déparent pas la série des adjectifs majeure, mineure, inférieure, etc., on trouve beaucoup de seigneure et de possesseure dans les textes du Moyen Âge. »

     

    La violence par la violence

     

    « La violence des propos tenus par l’Académie a été une vraie découverte », indiquait en entrevue au Devoir le grammairien et coauteur Yannick Chevalier, également vice-président à l’Université Lumière Lyon 2. Car le livre collige lettres, articles dans les journaux, déclarations publiques, et c’est un amusement réel que de lire ces attaques au vitriol, ces raisonnements démontables, ces incohérences livrées avec panache. Comme la montée de Georges Dumézil en 1984 « sur “l’admirable substantif conne”, seul néologisme féminin “dont on ne peut plus se passer” ». Ou comme cette proposition de Marc Fumaroli : « Tranchons entre recteuse, rectrice et rectale » en 1998. Cette violence et cette mauvaise foi ont incité le groupe de chercheurs à répondre sur un même ton, pamphlétaire, enflammé — assez inhabituel pour un écrit scientifique.

     

    « [Les académiciens] dénient notamment aux femmes qui leur tiennent tête le moindre savoir, la moindre réflexion, la moindre légitimité — fussent-elles universitaires ou ministres », résument les auteurs. Les Immortels se battent pour être les responsables de la langue, des Gardiens, « qui véhiculent l’idée d’une langue pure alors que le français, on le sait, est par son histoire un créole », poursuit de vive voix M. Chevalier.

     

    La langue se transforme et évolue par l’usage plutôt que par des idéaux. « André Goose, le gendre de Grévisse, qui a poursuivi ses importants travaux, n’aurait jamais pu intégrer l’Académie française, car la méthode de travail pour les Grévisse était de décrire les usages tels qu’ils sont. » Aucun des grands philologues français ne sera jamais invité non plus sous la Coupole, avance encore M. Chevalier.

     

    Les auteurs estiment qu’il est « grand temps que l’État reprenne la main sur le dossier du langage non sexiste ». Qu’il confie à des spécialistes et aux joueurs concernés la tâche d’élaborer des propositions, en toute indépendance de l’Académie. Une Académie à qui on devrait également accorder son indépendance, croient les cinq spécialistes. « Cette officine est aujourd’hui suffisamment riche pour vivre de ses propres rentes. »

    L’Académie contre la langue française
    Collectif sous la direction d’Éliane Viennot, Éditions iXe Donnemarie-Dontilly, 2015, 220 pages












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