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    Fiction québécoise

    Un monde en chute libre

    Jean Bédard clôt son «Cycle des chants de la terre» avec une prophétie noire sur l’état de notre planète

    31 décembre 2016 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Yänariskwa, une jeune scientifique, «se sauve» en esprit dans le Grand Nord québécois.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Yänariskwa, une jeune scientifique, «se sauve» en esprit dans le Grand Nord québécois.

    C’est une sorte de fable sombre aux accents apocalyptiques où les hommes et les animaux courent ensemble à leur perte. Comme un groupe de coureurs aveugles et affolés lancés vers un grand mur qui a pour nom, au choix, réchauffement climatique, inondations à grande échelle, sécheresses, extinctions de masse.

     

    Pour le troisième et dernier volet de son Cycle des chants de la terre (après Le chant de la terre innue et Le chant de la terre blanche, parus en 2014 et en 2015), Jean Bédard mêle ouvertement la cosmogonie autochtone et l’écologie.

     

    Alors que le premier livre suivait les pas d’une jeune Innue et ses désirs de caribou, symbole d’équilibre et de survivance, le second s’inspirait de la rencontre au XVIIIe siècle entre un missionnaire danois et une Inuite du Labrador — trait d’union vivant, elle qui aura été parmi les premières personnes de son peuple à mettre les pieds en Europe.

     

    L’auteur continue ici de prêter voix à des personnages de femmes fortes. Le dernier chant des Premiers Peuples entraîne ses lecteurs dans un futur pas si lointain où Yänariskwa (qui signifie « loup » en wendat), une jeune scientifique huronne-wendate, découvre qu’elle a été flouée par son partenaire. « J’ai aimé le diable et j’ai mangé dans sa main le fruit du sang, et maintenant le vent m’emporte comme un dessin sur le sable. »

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jean Bédard continue de prêter voix à des femmes fortes.
     

    Entre rêve et réalité

     

    En prenant la mesure de cette trahison, hors d’elle et catastrophée, elle sera victime d’un accident de vélo dans les rues de Montréal. À partir de cet événement, Jean Bédard fabrique un espace flou entre le rêve, le mythe et la réalité : elle se « sauve » en esprit chez les Naskapis de la Kawawachikamach, rejoindre son grand-père qui vit à 1500 km au nord de Québec, « là où personne ne va ».

     

    Dans ce futur pas si lointain où l’air de Montréal est devenu aussi pollué que celui de Pékin en 2020, où « le monde entier est en chute libre », l’heure n’est plus aux secondes chances. Lancée dans une sorte de long « rêve-souvenir » au coeur de la taïga, la jeune femme revit en un voyage éclair les légendes de son peuple, remonte aux origines de toutes choses et va même jusqu’à dialoguer avec la toute dernière baleine bleue.

     

    À leurs mesures, les Premières Nations ont parfaitement saisi quelle est notre place dans l’univers : le monde est un écosystème, et l’humanité n’est qu’un élément parmi d’autres au sein d’un équilibre fragile qui risque à tout moment de basculer en nous entraînant, ainsi que toute forme de vie, dans une sorte de vaste chaos régénérateur.

     

    « On s’est tous entassés à Montréal, à Toronto, à Pékin, à Liverpool, dans un gros tas de malheurs et de hurlements, juste pour éviter de se retrouver dans un équilibre écologique qui nous rejette dans l’inutilité parfaite. On a coulé du ciment, on a étendu de l’asphalte, on a dressé des tours de Babel, on a blasphémé contre la paix, contre la vie, contre l’amour, contre notre propre existence… »

     

    Passé révolu

     

    Les Premiers Peuples, fait-il dire à l’un de ses personnages, ont le devoir « d’être encore plus près de la nature que leurs ancêtres, et de défendre chaque brin de lichen de la toundra, les oiseaux, les caribous, les ours et les autres âmes pures ». Un discours écologiste qui, tout en évoquant l’urgence de la situation, se permet de chanter la grandeur calme d’un passé révolu et inaccessible — sinon peut-être en rêve.

     

    Déroulant une succession de visions de la fin et des origines au terme desquelles la Terre est en voie d’être débarrassée d’un virus (l’humanité) qui la menace, l’auteur de Maître Eckhart signe ici une espèce de prophétie noire gorgée de poésie et d’onirisme.

     

    « On croit rêver, mais on se souvient », fait dire Jean Bédard au grand-père wendat, au coeur de son 11e roman. Et si les visions d’espoir n’appartenaient désormais plus qu’au passé ?

    Le dernier chant des Premiers Peuples
    ★★★ 1/2
    Jean Bédard, VLB éditeur, Montréal, 2016, 240 pages












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