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    Égalité des sexes

    Le Devoir d'équité

    Plaidoyer pour un cahier Livres plus inclusif

    29 décembre 2016 | Lori Saint-Martin - Professeure de littérature à l’UQAM, écrivaine, traductrice littéraire | Livres
    «On a bel et bien affaire à un parti pris collectif et individuel, conscient ou non, en faveur des productions des hommes», écrit Lori Saint-Martin.
    Photo: Daniel Roland Agence France-Presse «On a bel et bien affaire à un parti pris collectif et individuel, conscient ou non, en faveur des productions des hommes», écrit Lori Saint-Martin.

    Au même titre que les hommes, les femmes sont citoyennes, créatrices, consommatrices de culture et contribuables. Dernièrement, des voix se sont élevées pour exiger plus de parité entre les sexes dans plusieurs domaines culturels (cinéma, théâtre, arts visuels, etc.). Qu’en est-il de la parité dans le cahier Livres du Devoir ?

     

    Au cours de dix semaines, entre la première semaine d’octobre et la première semaine de décembre 2016, 68 % des comptes rendus publiés portaient sur un livre d’homme, 32 % sur un livre de femme. La disproportion est flagrante, choquante. Pire, sept des huit auteurs qui ont eu droit au grand article de la couverture (les deux autres éditions portaient plutôt sur une thématique) étaient des hommes : 87,5 % du total. La seule femme en couverture était Leïla Slimani, l’une des très rares femmes à remporter le prix Goncourt (décerné à quatorze hommes — 82 % des lauréats — et à trois femmes depuis 2000).

     

    Impossible d’imaginer que les livres des hommes sont réellement sept fois plus nombreux ou sept fois meilleurs que ceux des femmes. Mais alors, comment expliquer la surreprésentation masculine à cette page prestigieuse entre toutes, et dans le cahier en général ?

     

    Voici un élément de réponse : en 2015, selon Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL), organisme qui tient des statistiques sur trente journaux et périodiques culturels, 70 % des recensions publiées dans Le Devoir étaient signées par un homme. Ce déséquilibre explique en grande partie les autres : les hommes ont consacré trois fois plus d’articles à des livres d’hommes qu’à des livres de femmes (65 % contre 21 % ; selon le calcul FCAL, les livres à auteurs multiples sont classés à part). On a clairement affaire ici à un parti pris en faveur du masculin, un boy’s club non déclaré ; certains chroniqueurs réguliers parlent presque exclusivement de livres écrits par des hommes. Si les collaboratrices ont privilégié elles aussi les livres écrits par les hommes (50 % de leurs textes contre 37 % consacrés aux livres de femmes), elles se sont montrées beaucoup plus équilibrées et donc plus égalitaires dans leurs choix. Augmenter la proportion de chroniqueuses serait donc un premier pas vers davantage d’équité.

     

    Enfin, les photos : si le cahier Livres représente les hommes sans égard à leurs attributs physiques — beaucoup sont âgés, bedonnants, voire mal lavés ou avachis avec les pieds posés sur une table basse —, les femmes sont le plus souvent jeunes, minces, attirantes et tirées à quatre épingles.

     

    On ne parle pas ici de détails sans conséquence. Une publication prestigieuse comme le cahier Livres du Devoir jouit d’un pouvoir considérable : elle fait et défait les réputations, consacre ou démolit, amplifie certaines voix et en réduit d’autres au silence. Chaque étape de la carrière littéraire se construit à partir de la précédente : il faut d’abord être publié, puis recensé positivement, pour obtenir des prix, voir ses oeuvres être enseignées et étudiées par la critique universitaire, toutes étapes vers une consécration durable. Si les femmes sont déjà sous-représentées aux échelons inférieurs, quelles sont leurs chances de « monter » ? Après le plafond de verre, le plafond de papier ?

     

    Mes recherches de l’automne 2015 indiquent qu’en la matière, Le Devoir se compare avantageusement à El País, le principal quotidien d’Espagne (24 % des recensions consacrées à des livres de femmes) et à Clarín, d’Argentine (21 %) ; il fait un peu mieux que Le Monde des livres (28,6 %). En revanche, il est nettement moins égalitaire que les grands quotidiens de langue anglaise — le New York Times (41 %) et le Globe and Mail (43 %). Sauf exception, selon FCAL, ce sont les publications québécoises recensées (y figurent aussi Spirale, Lettres québécoises, Liberté et Nuit blanche) qui font baisser la moyenne nationale (environ 52 % de livres écrits par un homme et 40 % par une femme).

     

    Précisions qu’on ne parle pas, ici, d’un complot. Personne ne dit aux journalistes : « Hé, les gars, allez-y, marginalisez les livres de femmes. » Mais on a bel et bien affaire à un parti pris collectif et individuel, conscient ou non, en faveur des productions des hommes, implicitement considérées comme plus importantes, plus universelles et plus dignes d’attention.

     

    J’aime Le Devoir, dont je suis une fidèle abonnée depuis très longtemps. Je me permets cette critique parce que c’est un excellent journal dont l’idéal démocratique et pluraliste n’est pas encore réalisé dans ses pages littéraires.

     

     

    Réponse du responsable des contenus littéraires

     

    Nous partageons entièrement vos préoccupations sur l’importance de la représentation des femmes dans les pages du Devoir. La une du cahier Livres analysée en détail le confirme d’ailleurs. Sur les 60 sujets traités entre le 10 septembre et le 17 décembre dernier, 28 reposaient sur des livres écrits par des femmes, soit 46,6 %. Les thèmes étaient variés, allant de la poésie de Louise Dupré ou de la prose de Sophie Bienvenu à la philosophie politique de Myriam Revault d’Allonnes, en passant par les fictions d’Alice Michaud-Lapointe, les créations littéraires de Perrine Leblanc, de Maya Ombasic, la fiction sociale d’Imbolo Mbue ou encore la bande dessinée, avec, dans l’édition du 10 décembre, un portrait par la bédéiste Catel Muller de Joséphine Baker, égérie des années folles, incarnation s’il en est une de la femme libre et libérée, ouverte sur le monde et sur le respect des différences.

     

    Ces articles ont rayonné sur l’ensemble de nos plateformes numériques dans une nouvelle dynamique de diffusion et de consommation de l’information. Dans ce contexte, on ne saurait réduire la valeur d’un contenu à un seul emplacement dans une page papier. Les façons de s’informer changent. Le Devoir change aussi, tout en restant un témoin privilégié des réalités sociales en mouvement, avec un parti pris pour l’intelligence et la préoccupation quotidienne d’assurer une présence forte des voix qui pensent le monde dans sa diversité, y compris celles des femmes, et ce, dans toutes les sections du journal.

    — ​Fabien Deglise













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