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    Fiction québécoise

    La petite fille qui aimait trop les pamplemousses

    Le corps peut être un fardeau, assure Fanie Demeule dans «Déterrer les os»

    24 décembre 2016 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Dans ce roman court, Fanie Demeule pose la confession crue d’une jeune femme écœurée par son enveloppe physique.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans ce roman court, Fanie Demeule pose la confession crue d’une jeune femme écœurée par son enveloppe physique.

    Aux dernières nouvelles, les nutritionnistes recommandaient de manger un demi-pamplemousse au déjeuner. Une enfant ne devrait cependant sans doute pas manger sept pamplemousses d’un coup, comme la narratrice de Déterrer les os, premier roman de Fanie Demeule. « Certains disent que je suis “bâtie” ou “costaude”, que j’ai des “bons os”. Ma grand-mère préfère qualifier ma corpulence de “bien portante” », note-t-elle.

     

    La réponse viendra très rapidement : la jeune fille doit porter le poids d’un corps-fardeau, se rependant en petites flaques de sang pendant des règles qui s’abattront trop tôt sur elle, comme la plus insoupçonnée des apocalypses. Elle doit porter le poids d’un corps au plus profond duquel est inscrite la mort, fatalité aussi ensorcelante qu’effroyable dont la fin de chacune des séances d’empiffrage offre une sorte d’avant-goût.

     

    Parce que c’est toujours de la mort dont il est question ici : de la mort que l’on conjure en se gavant de pointes graisseuses chez Pizza Hut, de celle que l’on fuit en nageant furieusement sous une lune de banlieue, de celle que nous imposent les garçons qui accaparent notre corps, de celle dont on hume le parfum capiteux lorsqu’on s’évanouit de n’avoir rien ingéré.

     

    Funeste épiphanie : « Au lunch, je découvre qu’en avalant une salade verte sans vinaigrette, avec une clémentine, je ne sens plus rien pour le reste de la journée. Je plane, là, juste au-dessus de mon corps. Dans ma tête comme dans mon ventre, un vide grandit, un vide sédatif et délectable. Plus rien ne vient déranger mon esprit. Les désirs meurent en même temps que la faim. C’est la grande paix qui commence. Tout se simplifie. De semaine en semaine, je retourne au fond des choses. »

     

    Les voyages intérieurs de la faim

     

    Confession crue d’une jeune femme écoeurée par l’enveloppe physique avec laquelle elle avance contre son gré dans le monde, Déterrer les os oscille entre les considérations les plus telluriques — manger, ne pas manger, avoir froid — et les plus spirituelles. En s’infligeant elle-même la douleur de la faim inassouvie ou du gavage extrême, la narratrice — jamais nommée — décrit des voyages à l’intérieur d’elle-même que seuls les états limites permettent. Pendant ce temps, l’amour, lui, ne panse aucune plaie.

     

    Fanie Demeule parvient le mieux à universaliser son sujet (les troubles alimentaires) lorsqu’elle s’autorise à suspendre un instant son allégeance au réalisme, lors de scènes où les sordides fantasmes d’une adolescente aux abois assujettissent complètement son imaginaire. « J’entreprends de crever toutes les enflures composant ce corps désastreux », explique-t-elle après une autre séance de binge-bouffage. « L’odeur de graisse me soulève le coeur et je dégueule l’intégralité de mon orgie. Mon estomac se retourne si brutalement qu’après plusieurs secousses il se met à liquider mes entrailles. Je devine facilement le foie, le pancréas, les petits et gros intestins, les reins. J’insère un doigt au fond de ma gorge. Sous une délicieuse convulsion, je vomis utérus et trompes de Fallope. »

     

    Entre des visites à l’hôpital, qui seules savent un peu la calmer, des fêtes qui font croître l’angoisse et des garçons toujours décevants, rien ne s’apaise réellement. « Il faut que j’arrête de me raconter des histoires », observe, à bout de souffle, la femme émaciée. Ne restera plus qu’à apprendre à s’en inventer des plus douces.

    Déterrer les os
    ★★★ 1/2
    Fanie Demeule, Hamac, Québec, 2016, 118 pages












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