Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Marie était-elle vraiment vierge ?

    Cinq jeunes théologiens revisitent la mythologie catholique dans des exégèses bibliques décontractées

    Louis Cornellier
    24 décembre 2016 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Des pèlerins se recueillent devant la Vierge, à Lourdes.
    Photo: Pascal Pavani Agence France-Presse Des pèlerins se recueillent devant la Vierge, à Lourdes.

    Dans l’excellent Jésus qu’il vient de faire paraître, l’écrivain français François Taillandier insiste sur la grande valeur des textes bibliques et de la tradition interprétative qu’ils ont engendrée. « Ceux qui sont tentés de voir dans les religions des superstitions obscurantistes devraient noter combien ces textes, qui ont deux mille ans d’histoire, loin d’endormir les consciences avec des fables fumeuses, ont au contraire stimulé l’intelligence de ceux qui entreprenaient de les lire, ainsi que les efforts de la connaissance. » Pour Taillandier, il ne fait pas de doute que « l’exégèse évangélique a été au cours des siècles une formidable école de rigueur, de réflexion, d’érudition, et même de procédures éditoriales, qui ont bénéficié à d’autres disciplines ».

     

    Le théologien et bibliste québécois trentenaire Sébastien Doane donne raison à l’écrivain français. Doctorant à l’Université Laval, il s’applique, depuis quelques années, à faire découvrir la Bible à ses lecteurs en explorant particulièrement « les récits insolites » qu’on y trouve. À la fois savantes et ludiques, ses instructives analyses ont déjà été regroupées dans Mais d’où vient la femme de Caïn ? (Novalis/Médiaspaul, 2010) et dans Zombies, licornes, cannibales… (Novalis, 2015), deux réjouissants essais d’exégèse biblique décontractée.

     

    Questions controversées sur la Bible, dont il est le directeur, s’inscrit dans la même veine, même s’il pèche par l’absence d’une table des matières. Avec des collègues qui appartiennent comme lui à « la relève exégétique du Canada francophone », Doane aborde des thèmes délicats (historicité des récits bibliques, présence de la violence, de l’homophobie et de la misogynie dans ces textes, etc.), avec l’intention de « rendre accessibles au public les réflexions critiques universitaires et [d’]ainsi contrebalancer les réponses aberrantes qui, malgré leur absence de fondement, ont une large tribune ». L’exercice, encore une fois, s’avère un plaisir enrichissant.

     

    Histoire et sens

     

    Illustrons par une question appropriée en cette veille de Noël : Jésus est-il vraiment né d’une vierge ? Il faut savoir, explique d’abord Doane, que seuls les Évangiles de Luc et de Matthieu évoquent cette affaire, passée sous silence par Marc, Jean et Paul. Cette conception virginale, de plus, « n’est pas de nature publique » et ne peut être attestée par des témoins. On ne peut donc affirmer qu’elle relève de l’histoire, d’autant plus qu’il est fort possible que Jésus ait eu des frères et soeurs.

     

    Le grand théologien Hans Küng, dans son Credo (Points, 2016), abonde d’ailleurs dans ce sens en écrivant que « la naissance virginale n’est manifestement pas au centre de l’Évangile » et que la foi au Christ ne dépend pas d’elle. La vérité de ce récit, ajoute-t-il, est essentiellement théologique : avec Jésus, qui vient de Dieu, on assiste à « un commencement vraiment nouveau dans l’histoire du monde ».

     

    De telles interprétations soulèvent la question de la nature des textes bibliques pour les croyants. Doivent-ils être considérés sans nuance comme « la parole de Dieu » ou comme des oeuvres humaines ? Les tenants de la première option, des fondamentalistes, prônent la doctrine de « l’inerrance » selon laquelle la Bible est la parole littérale et parfaite de Dieu. Doane, tout comme ses collègues, rejette cette approche, intenable, note-t-il, quand on constate certaines contradictions d’un texte à l’autre. Pour le croyant critique, explique le théologien, « Dieu reste à l’origine puisqu’il est la source qui se révèle et inspire, mais l’auteur du texte est bien un humain », qui raconte une « expérience de Dieu » sans se soumettre au souci de « l’exactitude des faits historiques ».

     

    Le serpent de la Genèse, illustre Doane, n’est pas un fait d’histoire, mais « tout le monde peut y reconnaître la petite voix intérieure qui parfois nous pousse à contourner les interdits ». Le discernement, dans cette démarche, est la condition d’une lecture intelligente. L’existence historique de Jésus n’est plus contestée, sauf par quelques trublions, mais ses miracles et sa résurrection en appellent à la foi et sont plutôt porteurs de messages religieux.

     

    Historien des religions, Serge Cazelais s’amuse avec brio à dégonfler la thèse selon laquelle Jésus aurait été marié à Marie-Madeleine et celle qui prétend que l’Église cache des textes menaçants pour elle. Les lectures féministes d’Anne Létourneau traquent l’homophobie et la misogynie dans la Bible et proposent des contrelectures originales.

     

    Francis Daoust, spécialiste des manuscrits de la mer Morte, trace le portrait polymorphe du démon biblique pour en tirer l’ultime leçon que le mal a d’abord une source humaine. Le dominicain Hervé Tremblay, enfin, montre, en relisant les récits de création de la Genèse, que chercher des réponses scientifiques dans la Bible, qui offre essentiellement « un enseignement vrai sur la vocation humaine dans ce monde en relation avec Dieu », relève de l’erreur méthodologique.

     

    Sébastien Doane confie avoir choisi d’étudier la théologie pour trouver « des réponses sécurisantes » à ses questions existentielles. Son parcours lui a plutôt permis de découvrir « la richesse de la quête de l’intelligence de la foi ». Même sans cette dernière, l’aventure garde tout son sens.

    Questions controversées sur la Bible
    ★★★ 1/2
    Sous la direction de Sébastien Doane, Novalis, Montréal, 2016, 248 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.