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    Lire religieux

    Le Jésus de Taillandier

    Louis Cornellier
    12 décembre 2016 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Lire religieux
    Jésus
    François Taillandier
    Perrin
    Paris, 2016, 240 pages

    « L’athée le plus conséquent, le rationaliste le plus invétéré ne peuvent pas ne pas tenir compte de ce coup de tonnerre, et il leur sera loisible d’invoquer (comme s’ils étaient sûrs, eux, d’y échapper toujours, en tant d’autres domaines) l’immense crédulité du troupeau humain, mais ils ne pourront nier que ce crucifié ressuscité a jeté dans le monde quelque chose qui ne s’y trouvait pas. » Ainsi s’exprime le romancier français François Taillandier dans son fervent et subtil Jésus.

     

    L’écrivain ne fait pas mystère de sa foi. En 2007, dans Le Figaro, il témoignait de sa reconversion. Élevé dans le catholicisme, il s’en est éloigné avant d’y revenir à l’âge adulte, notamment, écrit-il, par « dégoût des horizons techno-marchands qui réduisent l’humain au lieu de le grandir » et par esprit de contradiction envers une époque qui prononce le mot « catho » avec dédain.

     

    « Mauvais chrétien », dit-il de lui-même, Taillandier admire le caractère contrariant du Christ. « Karl Marx, en évoquant l’opium du peuple, a perdu une belle occasion de se taire », affirme celui qui est aussi chroniqueur au journal communiste L’Humanité et collaborateur au magazine québécois L’Inconvénient. Le Jésus qu’il propose n’est pas une biographie, mais sa version du personnage, fondée sur une lecture fine et libre des Évangiles.

     

    Foi chercheuse

     

    Taillandier avoue préférer les Synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) à l’Évangile de Jean. Ce dernier, note-t-il, est trop catégorique dans son affirmation de la divinité de Jésus et « ne laisse guère de place à l’interrogation humaine ». Or, Jésus, justement, « nous laisse libres », comme le montrent ses multiples hésitations à se prononcer clairement sur son identité. Il veut, explique Taillandier, installer la foi dans l’homme « comme une interrogation, une tension, un principe actif ».

     

    C’est précisément ce type de foi chercheuse qui anime l’écrivain. Ce dernier, en effet, admire les textes évangéliques et salue « le génie dramatique ou scénaristique » de leurs auteurs, mais il ne cache jamais ses réticences. Il affirme, par exemple, trouver « difficile de saisir l’enjeu de la conception virginale » et avoue soupirer devant l’obstination chrétienne à voir un péché dans l’acte charnel. Il retient néanmoins des récits de naissance (Matthieu et Luc) quelques images fortes : une Annonciation qui glorifie une jeune femme enceinte et un bébé conçu hors mariage et né dans la pauvreté comme rédempteur.

     

    Dans son Credo (Points, 2016), Hans Küng trouve là « la dimension politique de Noël ». « Ce ne sont plus des césars romains dans toute leur puissance, mais de ce faible enfant sans pouvoir aucun que l’on attend maintenant (comme une thérapie) la paix de l’âme et (politiquement) la fin des guerres, la libération de l’angoisse et des conditions de vie dignes, le bonheur de tous, bref, un bien-être à tous égards, le “salut” de l’homme et du monde. »

     

    Le message principal est déjà là et sera magnifiquement repris dans le Discours sur la montagne. Jésus, explique Taillandier, terrasse « toutes les valeurs qui triomphent dans le monde où il vit, et notamment toutes celles qui ont assuré la réussite de l’Empire romain : force militaire, esprit de conquête, mise en coupe réglée des richesses, exaltation de la puissance ». L’essayiste refuse toutefois d’en faire un révolutionnaire politique, en disant que son appel « n’est pas à changer la société » et vise d’abord une révolution des consciences. Il reste, précise-t-il, que son message, aujourd’hui, « ne peut pas justifier le dumping du coût du travail, la dictature de la finance, l’abandon social, le racisme, voire […] le saccage environnemental et le gaspillage des ressources naturelles ».

     

    La quintessence du message

     

    Écrivain, Taillandier est très sensible à la « beauté poétique » des textes évangéliques, même de ceux dont le contenu le trouble, comme les récits de miracles, et il insiste à raison sur l’« extraordinaire sens de la formule » de Jésus, en évoquant la paille et la poutre, les sépulcres blanchis, le chameau et le chas d’une aiguille, de même que la lettre qui tue et l’esprit qui vivifie.

     

    Deux passages évangéliques, plus particulièrement, contiennent à ses yeux la quintessence du christianisme. « L’homme ne vit pas seulement de pain », répond Jésus au Satan tentateur du désert. « À moins que nous n’ayons abdiqué notre condition humaine pour nous résigner à n’être que des animaux ou des ombres », cette parole demeurera universelle, écrit l’essayiste.

     

    L’autre formule chrétienne par excellence s’adresse aux bourreaux de la femme adultère, à Jérusalem : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Cette scène de l’Évangile de Jean, une des plus belles du Nouveau Testament, montre un Jésus dont la bienveillance n’est peut-être pas étrangère aux vexations subies par sa mère du fait de sa conception hors norme, suggère Taillandier. « Nous sommes là, insiste-t-il, sur un des plus hauts sommets de l’Évangile. Ces quelques mots ont fait et feront éternellement plus pour changer l’âme que tous les miracles imaginables… »

     

    Dans son récent Jésus. Voici l’homme (Salvator, 2016), le grand théologien jésuite Bernard Sesboüé rappelle que son prédécesseur Léonce de Grandmaison faisait de la « limpidité » la qualité dominante de Jésus. Taillandier, lui, parle plutôt d’un mélange d’humilité et d’imprévisibilité ainsi que d’un « enseignement escarpé » desquels jaillit une lumière inédite. Son Jésus, rédigé dans une prose classique d’une vibrante clarté, éclaire le mystère sans le réduire.

    Jésus
    François Taillandier, Perrin, Paris, 2016, 240 pages












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