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    Bande dessinée

    La force du dessin contre l’histoire qui hoquette

    Jacques Tardi met un point final à son vaste projet de mémoire d’une sale guerre

    28 novembre 2016 |Fabien Deglise | Livres
    Extrait d’une planche de la nouvelle bande dessinée de l’auteur et illustrateur français Jacques Tardi. Le prolifique bédéiste met un point final à la vaste enquête qu’il mène depuis des années sur la Première Guerre mondiale.
    Photo: Casterman Extrait d’une planche de la nouvelle bande dessinée de l’auteur et illustrateur français Jacques Tardi. Le prolifique bédéiste met un point final à la vaste enquête qu’il mène depuis des années sur la Première Guerre mondiale.
    Bande dessinée
    Le dernier assaut
    Jacques Tardi et Dominique Grange
    Casterman
    Bruxelles, 2016, 122 pages

    Ce n’est pas le meilleur moment, mais c’est celui qu’il a choisi. En lançant cet automne Le dernier assaut (Casterman), le prolifique bédéiste Jacques Tardi a décidé de mettre un point final à la vaste enquête qu’il dessine et qu’il mène depuis des années sur la Première Guerre mondiale, ses horreurs, ses destins brisés, ses humains sacrifiés à grand coup de gaz moutarde ou de bombes à fragmentations qui ont dévisagé, cassé les gueules, d’une bonne partie de la jeunesse européenne de cette époque-là.

     

    Le temps est venu de passer à autre chose, de finir le dixième tome des aventures d’Adèle Blanc-Sec — dont quelques planches attentent depuis 2007 le retour d’un intérêt chez leur auteur — ou d’adapter un roman, précise au téléphone le dessinateur, de manière hypothétique, sans trop s’engager. Et puis soudain, il se met à douter. « Peut-être devrais-je continuer d’explorer ce sujet immense et interminable de la Première Guerre mondiale ? » Tout arrêter, à un moment dans l’histoire où le besoin de se souvenir des drames du passé que l’on pourrait rejouer au présent se fait de plus en plus urgent ? La chose pourrait en effet être jugée comme criminelle…

     

    « Est-ce que les gens font assez le rapport entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui s’est produit dans le passé ? Je ne crois pas », a expliqué la semaine dernière en entrevue au Devoir le père Nestor Burma, de la pétillante Adèle Blanc-Sec, mais aussi de Putain de guerre qui, avec la complicité de Jean-Pierre Verney a rappelé au bon souvenir du présent entre 2008 et 2009, en six tomes, les six années d’horreur qui ont fait la Première Guerre entre 1914 et 1919. « Dans la notion de “devoir de mémoire”, j’ai toujours été agacé par le mot “devoir”, cet impératif moral de se souvenir. La mémoire est importante, hier comme aujourd’hui. Mais elle ne doit pas être forcée, pas devenir formelle, être teintée par des préoccupations, jugées vieillottes par les jeunes générations. Mais elle doit toujours être là, pour effectivement éviter de retomber dans les ornières du passé qui peuvent se présenter à nouveau à nous. »

     

    Raconter le pire

     

    La bande dessinée, avec le pouvoir d’évocation de ses images, avec sa capacité à distordre le temps pour rapprocher le passé du présent est, selon lui, un outil efficace pour stimuler cette mémoire collective. Un exercice qu’il poursuit ici en suivant dans les tranchées le destin pourri du brancardier Mathurin Broutille. Perdu sur les lignes de front, l’homme, placé au coeur du pire « d’une guerre de position qui s’éternise », va croiser l’horreur de corps détruits, l’enfer de la boue, mais aussi l’odieux du racisme, du colonialisme, de l’intolérance, de la bêtise dans une série de rencontres avec des hommes dont la guerre a ôté une bonne part de leur humanité.

     

    Le récit est historique, toujours teinté par les souvenirs horribles que lui racontait sa grand-mère. Mais les apparences sont parfois trompeuses. « On croit que j’écris sur la Première Guerre mondiale, s’amuse Jacques Tardi, mais ce n’est pas vrai, j’écris sur la guerre en général, sur le présent et sans doute sur l’avenir. Les accords politiques secrets qui bouleversent des régions entières, la guerre froide, les victimes innocentes envoyées au casse-pipe pour défendre des intérêts qui les dépassent, tout ça est encore bien réel et bien présent. »

     

    L’esprit de révolte

     

    Derrière lui, Dominique Grange, sa compagne de longue date, chanteuse de son état, figure du mouvement révolutionnaire de mai 1968, opine du bonnet. Dans Le dernier assaut, elle a mis plus que son grain de sel en y ajoutant un album de chansons thématiques. Le récit dessiné et le CD forment un tout indissociable, estime le couple qui porte l’association jusqu’à la scène dans un spectacle en tournée actuellement en Europe. « Pour bien se battre et résister, il faut avoir une mémoire du passé », dit-elle en rappelant que, si des « mouvements chargés de valeurs nauséabondes » empestent actuellement le présent, c’est peut-être pour donner une raison de s’engager, de résister, aux citoyens qui avaient oublié l’importance d’agir pour défendre leurs libertés. 

     

    Subversive ? Dominique Grange, confirme que le trait de caractère n’a pas d’âge, et que, chez elle, il aurait même tendance à se densifier au contact de ces mouvements ouvriers dont elle a porté la voix et incarné la cause il y a près de 50 ans et qui expriment ouvertement en France la tentation de l’intolérance et de l’extrême droite de Marine Le Pen. « Les révoltes, les indignations sont toujours là, elles sont latentes, comme des rivières souterraines qui coulent discrètement en attendant de monter à la surface, dit-elle. Et parfois, elles reviennent en force. » Selon elle, de nouveaux combats sont à prévoir, « puisque c’est uniquement par la lutte que l’on peut progresser », dit-elle, avec la voix calme et douce qui est la sienne. Et elle ajoute : « Les mouvements populaires sont aussi portés par la mémoire », à condition bien sûr que cette mémoire, les angoisses, les erreurs, les horreurs qu’elle contient puissent se rendre jusqu’à eux.

    Le dernier assaut
    Jacques Tardi et Dominique Grange, Casterman, Bruxelles, 2016, 122 pages












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