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    Fiction québécoise

    David Clerson expose un imaginaire complexe dans «En rampant»

    Un roman sombre et crypté sur l’humanité qui court à sa perte

    26 novembre 2016 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    L’imaginaire complexe de David Clerson cherche encore dans le dégoût une façon de s’extraire de la réalité sociale.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’imaginaire complexe de David Clerson cherche encore dans le dégoût une façon de s’extraire de la réalité sociale.
    Fiction québécoise
    En rampant
    David Clerson
    Héliotrope
    Montréal, 2016, 216 pages

    Blessé, réfugié dans un immeuble désaffecté d’Istanbul, Samuel, le narrateur du deuxième roman de David Clerson, déroule la chaîne d’événements plutôt étranges qui l’ont conduit dans cette impasse, au coeur du mouvement de protestation de 2013 étouffé dans la violence.

     

    L’heure est grave, il est peut-être même trop tard. « Je reste derrière dans la poussière pendant qu’une nuée remplit le labyrinthe, remonte à la surface, recouvre le monde, s’essaime sur toute la terre, poursuit le cycle des choses et des êtres. Je repense aux hommes et aux singes. Et je ne sais pas s’il y a des raisons d’espérer. »

     

    Amis d’enfance ayant grandi sans père dans un village des Cantons-de-l’Est, Samuel et Abel étaient inséparables, presque jumeaux, et partageaient une même fascination pour le putride, l’occulte et les petits livres rouges de la collection « L’aventure mystérieuse ». Ces « frères-vers » couraient les champs et les maisons abandonnées pour nourrir leur collection d’insectes.

     

    Mais leurs chemins vont vite se séparer. Abel sera victime d’un accident de voiture qui va le laisser paraplégique, alors que Samuel va déménager loin du village. Malgré tout, les deux amis sont « de plus en plus séparés mais liés l’un à l’autre, comme par un cordon ombilical, et par des mots, aussi, par un univers secret qui ne devait être que le [leur] ».

     

    Frères (Héliotrope, 2013, lauréat du Grand Prix littéraire Archambault), son premier roman, se développait autour de deux frères adolescents. Avec son étrangeté baroque, la régression animale et les mutilations corporelles, c’était une histoire d’errance apocalyptique à l’exotisme un peu fabriqué. S’il est plus ancré dans le réel, En rampant cultive encore une fois l’étrangeté.

     

    Des années plus tard, pendant ses études doctorales à l’Université Columbia, à New York, où il s’est installé avec sa blonde qui se spécialise dans l’étude des primates, le narrateur va amorcer sa chute. Fasciné depuis toujours par l’ésotérisme et les théories du complot, quoique sans y adhérer, il ne saura pas refuser la proposition d’écrire un livre (que signera quelqu’un d’autre) prétendant révéler tous les secrets cachés de l’univers.

     

    Fabrication d’un mensonge

     

    Ce sera Un secret pour l’humanité, écrit dans la fièvre pour un lecteur prêt à laisser son sens critique de côté. Un lecteur « qui ouvrirait le livre en attendant d’être séduit par des nuées de minuscules insectes qui s’introduiraient dans ses pupilles et viendraient parasiter son cerveau et sa vie comme depuis longtemps ils ont parasité la mienne ».

     

    Mais cette fabrication passionnée d’un mensonge va aussi s’accompagner d’une lente descente aux enfers, au cours de laquelle la réalité du narrateur va peu à peu se disloquer. De son côté, au terme d‘un cheminement inverse, Abel est devenu « Le Rampant », le mystérieux leader d’une secte installée dans les Cantons-de-l’Est.

     

    Pour bâtir cet univers inquiétant, à la limite de la déchéance et de la folie, David Clerson procède par accumulation, avec une suite un peu lourde d’images et de motifs. Au propre et au figuré, y défilent un foetus momifié, un caméléon en guise d’animal de compagnie, de multiples cadavres en décomposition.

     

    Des flashs et des insectes sortis de la réalité ou du rêve, comme on en trouve au cinéma chez un David Cronenberg — la sexualité tordue en moins. « Me voyant dans le miroir je pensai que ma peau avait la viscosité du lombric, et j’écrasai une fourmi qui grimpait sur le mur. » Ou encore : « J’avançai d’une démarche de cloporte le long de tas de sacs noirs autour desquels volaient des mouches. »

     

    Pourvu d’un imaginaire sombre et complexe, David Clerson s’est imposé un programme ambitieux dans le cadre d’un roman aussi court. Au risque de sacrifier certaines des nombreuses pistes stimulantes que suggère le roman sans vraiment les explorer : l’occultisme, l’entomologie, le conspirationnisme, la mécanique des sectes ou l’amitié adolescente.

     

    Avec un symbolisme opaque fait de dualité et de régression — tout comme dans Frères —, de vérités cachées, de permanences anciennes et de malédictions, En rampant semble sécréter à sa manière une fuite dégoûtée hors de la réalité sociale. Une sorte de fable sombre et cryptée sur l’humanité et sur notre époque qui court, au ras du sol, à sa perte.

    En rampant
    David Clerson, Héliotrope, Montréal, 2016, 216 pages












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