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    L'avenir du passé québécois

    28 février 2004 |Louis Cornellier | Livres
    Ah! ceux qui méprisent Lionel Groulx ne savent pas de quoi ils se privent! Bien sûr que l'abbé était réactionnaire, mais, tout de même, quel écrivain, quel intellectuel entier et profondément engagé!

    Son petit recueil de contes intitulé Les Rapaillages, d'abord paru en 1916 et que réédite la collection «Bibliothèque québécoise», révèle le Groulx tendre, penché sur le passé de son peuple avec affection et admiration. Pour une rare fois dans sa vie, le combattant y délaisse la polémique et l'urgence au profit de l'évocation chaleureuse et nostalgique.

    Ce sont, il le sait bien, des choses qui s'en vont qu'il évoque ainsi, et la prose qui en résulte n'en est que plus belle et déchirante. Elle n'est plus, cette «société qui s'éveille à l'idée qu'elle ne sera pas éternelle, qui déjà se sent menacée, persécutée surtout dans sa langue» (Jean Éthier-Blais) et il serait vain de souhaiter qu'il en aille autrement. Nous savons bien qu'elle avait aussi ses défauts. Ce dont Les Rapaillages témoigne surtout, toutefois, c'est que cet univers avait du sens, une conscience de la transcendance qui insufflait aux gestes du quotidien une signification cosmique depuis en allée. De cela, de la disparition de ce sens de la transcendance, on peut au moins, me semble-t-il, avoir la nostalgie.

    Groulx a-t-il idéalisé, comme le lui reprochait Olivar Asselin à l'époque, les hommes de la terre? Cela semble une évidence. Jean Éthier-Blais, pourtant, a une autre réponse à offrir: «Oui et non. L'abbé Groulx a choisi certains types, des situations, des paysages en fonction d'une conception haute de la réalité. Le réalisme, c'est aussi cela et il est peut-être plus difficile de décrire les aspirations idéales de l'homme, dans un climat de vérité, sans donner dans le sentimental, qu'à l'instar d'Albert Laberge de dépouiller l'humain (sentimentalité à rebours) jusqu'à ne révéler de lui qu'un obscène cliquetis.» L'ex-critique du Devoir, un vrai de vrai réactionnaire celui-là et surtout pas des plus sympathiques, a souvent erré et la claque qu'il réserve ici à Albert Laberge le confirme. N'empêche, son plaidoyer en faveur d'un réalisme de l'idéal s'applique parfaitement à Groulx et résume ce qui fait des Rapaillages une oeuvre profondément attendrissante, mélancolique et, oui, vraie.

    On a beaucoup crâné, en certains milieux soi-disant émancipés, au sujet de la complaisance québécoise à l'égard de l'idéologie du petit pain. Être capable d'aimer, pourtant, d'un amour vrai, la noble simplicité de ceux qui nous ont précédés et faits relève plutôt de la véritable grandeur d'âme qui s'appelle la gratitude. Le Groulx des Rapaillages, avec ses contes naïfs, ne dit pas autre chose et cela explique que sa voix, aujourd'hui, soit de plus en plus difficile à entendre.

    Le jeune homme du conte Le Dernier Voyage allait partir pour les grandes études et laisser derrière lui ce monde aimé. À l'heure de rentrer les foins dans la grange, après ses ultimes rapaillages, l'honneur lui revient: «Eh bien, me dit mon père, puisque tu as fini pour toujours, c'est toi, mon garçon, qui vas fermer les portes.» C'est le même homme qui lui avait appris à les ouvrir.

    Le Barrès du Québec?

    Fernand Dumont disait de lui «qu'il est le penseur québécois le plus important de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, et peut-être jusqu'à la guerre». Mais qui était, au juste, cet Edmond de Nevers que Jean-Philippe Warren n'hésite pas à présenter comme le double québécois de Maurice Barrès?

    Dans une anthologie intitulée La Question des races et conçue par le même Warren, on découvre un intellectuel nationaliste, conservateur et brillant, engagé dans un «mouvement de réveil national» visant à sortir les siens de leur léthargie politique. Partisan d'un «racisme exclusiviste» pour lequel il n'existe pas vraiment de «race» supérieure mais qui professe que chaque «race» a ses supériorités sur les autres «races», Nevers s'impose comme un défenseur de la diversité des cultures dans un monde où tend à s'imposer un modèle unique. Comme le précise Warren, les mots «peuple», «nation» et «race» sont presque synonymes sous sa plume et «la diversité culturelle lui paraît une richesse par juxtaposition des cultures et non par dialogue fécond et échange réciproque».

    Le «racisme» dont il est question s'exprime donc par une «grande tolérance aux différences culturelles» combinée «à une insistance dogmatique sur la préservation des caractères et des valeurs soi-disant naturels et natifs des nations». Pour Nevers, écrit Warren, «c'est une loi de l'humanité [...] qui force les hommes à célébrer leurs ancêtres et à trouver dans la perpétuation de leurs gestes et de leur langue de quoi nourrir leur espérance».

    Grand voyageur, homme de culture et francophile traditionaliste au point de choisir le camp des antidreyfusards, l'auteur de L'Avenir du peuple canadien-français et de L'Âme américaine prévoyait la fusion du Canada dans le tout américain et souhaitait, pour cela même, que sa «race» ne s'oublie pas elle-même dans ce processus inévitable. «Il appartient à l'Amérique, écrivait-il en 1900, d'enseigner au reste du monde comment, dans la liberté et la tolérance, plusieurs races peuvent contribuer à former un pays puissant et uni, sans rien abdiquer de ce qui fait l'originalité de leur existence particulière, comment plusieurs petites patries peuvent fleurir au coeur d'une grande patrie.» Une autre preuve qu'on peut à la fois être intelligent et se tromper.

    Les Rapaillages

    Lionel Groulx - Bibliothèque québécoise - Montréal, 2004, 136 pages

    La question des races

    Edmond de Nevers - Textes choisis et présentés par Jean-Philippe Warren - Bibliothèque québécoise - Montréal, 2003, 240 pages

    louiscornellier@parroinfo.net












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